-93%
Le deal à ne pas rater :
Chargeur sans fil – Samsung EP-P1100 Intérieur – ...
1.40 € 20.43 €
Voir le deal

Aller à la page : Précédent  1, 2
 
» Souviens-toi, était-ce mai, novembre

Ada Freimann

Ada Freimann
Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 2845

Dim 19 Jan - 21:18
Je lui retirai ses chaussures, ses chaussettes et dégrafai le haut de sa chemise : il avait enlevé son manteau un peu plus tôt dans la soirée et je ne m'aperçus qu'alors qu'il était resté dans le salon. Je soulevai avec délicatesse ses lunettes de son nez pour les placer sur la table auprès du plateau. Après une hésitation, je lui retirai également sa ceinture qui, sinon, le gênerait, en prenant grand soin par des gestes précautionneux de ne pas le réveiller – mais il avait si bien supporté notre chemin chancelant dans les couloirs que ç'aurait été un comble qu'il ouvrît les yeux maintenant. Je disposai mieux son oreiller, le recouvris enfin des draps et descendis la couverture supérieure jusqu'à ses jambes, pour ne pas qu'il ait trop chaud sans non plus, trempé comme il l'était, qu'il prenne froid. Je demeurai enfin un certain temps debout près de lui, à le regarder. Malgré son état d'ébriété, les moments précédents, dans le salon, avaient été pleins d'une si grande douceur que j'avais très envie de m'allonger de l'autre côté du lit et de passer la nuit avec lui. Pour dormir ensemble : nous l'avions fait si souvent, quand nous étions plus jeunes... Cela me manquait. Ce soir, j'avais été ravie de me retrouver enfin seule avec lui, après des semaines sans l'avoir vu, si bien que je souhaitais encore prolonger notre proximité. D'ailleurs, ma présence l'avait toujours réconforté quand il était triste : comment le laisser seul après la façon dont il avait pleuré dans mes bras...? Et il n'y avait plus son père – plus personne pour nous dire que ce que nous ressentions était mal. Il était maître en son manoir.

Mais je ne m'allongeai pas. Louis était ivre et dormait déjà. Demain, quand il se réveillerait, s'il me voyait à ses côtés, il s'interrogerait forcément : même quand je lui expliquerais pourquoi je l'avais rejoint, il s'en voudrait encore plus qu'il ne s'en voulait déjà. Je ne pouvais pas lui imposer ma présence. En plus, avec tout ce qu'il avait bu, il aurait sûrement le sommeil agité. Je me penchai alors simplement au-dessus de son visage – le contemplai avec tendresse – et déposai un baiser sur son front.

Bonne nuit, Louis.

Je quittai sa chambre en éteignant la lumière, puis gagnai la mienne et me couchai dans mon lit : seule, dans le lit froid, tandis que je laissais Louis, triste et troublé, seul, dans son lit froid. Je penserais à lui toute la nuit. Se réveillerait-il dans la pénombre, se demandant comment il était arrivé là ? Cherchant, confusément, une compagnie, et pensant à moi ? Nous avions si souvent dormi ensemble, quand nous étions heureux, quand nous étions tristes, quand nous étions paisibles, quand nous étions inquiets, y compris quand l'un de nous deux était malade, ou qu'il avait bu, ou même quand c'était notre cas à tous les deux. Même lorsque nous n'en avions plus le droit, nous dormions ensemble, seulement afin d'être l'un près de l'autre lors du doux moment qui précède le sommeil, et au petit matin, sans trop nous rapprocher, même alors que cela devenait de plus en plus dur, alors que ça l'était trop parfois... Mais depuis quelques temps, ce n'était plus pareil – ou plutôt, cela se transformait depuis des années, en profondeur. Louis était de plus en plus appelé par la société qui voulait le conformer à elle ; nous devions, de plus en plus, faire attention à chacun de nos gestes. Qu'adviendrait-il alors, à présent qu'il était le chef ? Que le pouvoir de décider, que le choix de son avenir était entre ses mains ? Je devais le laisser entièrement choisir : désormais, je voulais que ce fût lui qui revienne vers moi.

~

Louis avait fait son choix depuis longtemps, et il s'y tint : après encore quelques jours de réflexions, il déclara publiquement qu'il ne reprendrait pas la direction de l'entreprise. Otto, qui n'avait jamais qu'à-demi été formé pour cela, parut ne pas avoir été informé à l'avance de cette décision par son frère : Louis l'admit ensuite quand je lui en parlai, mais chacun avait pu s'en rendre compte d'après l'expression que le cadet avait arborée lors du discours, lui qui avait créé sa propre vie à Unys, qui y avait ses amis, ses projets, lui aussi qui était plus jeune et bien plus nerveux que son grand frère, qui ressemblait, nettement, plus à leur mère qu'à leur père. Louis se concentrerait sur son art, tandis qu'Otto dut accepter le legs lourd de fatalité sous la pression que toute la famille plaça sur lui, effrayée à l'idée que l'entreprise pût échapper aux Freimann. Une situation inattendue s'installait, où l'héritier et chef de famille officiel n'était plus le directeur des affaires, comme si le corps de la famille se voyait soudain doté de deux têtes – monstruosité en laquelle j'aurais pu voir un mauvais présage. Mais j'observais cela comme à plusieurs mètres de distance, naïvement heureuse pour Louis et moi, notant seulement le choc d'Otto comme un dommage collatéral, certes malheureux, mais inévitable, et pensant avec bonheur à l'avenir de Louis qui s'ouvrait à lui, un avenir dans lequel il pourrait enfin s'épanouir.

Ainsi, alors que le grand frère gagnait enfin sa liberté, c'était le petit qui serait sacrifié.


Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Edel12Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Kess1112Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Akichi14
souviens-toi
prendre ses marques


← autres comptes
Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 NjTr5K4
Revenir en haut Aller en bas

Ada Freimann

Ada Freimann
Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 2845

Mer 22 Jan - 17:38
— Un an et trois mois
avant que je ne devienne championne


Et l'espoir brilla sur nous, éblouissant comme le soleil au creux de la tempête qui, aveuglant, nous empêche d'apercevoir la nuée à venir – la nuée qui, sans faute, bientôt le couvrira.

Dans le caveau d'Otto, le cœur serré par la peur, je gardais les yeux posés sur les mains croisées de Louis en face de moi tandis que les proches se succédaient au-devant de la fosse, pour de brefs discours que je n'entendais pas. Si la pluie s'était calmée depuis un certain temps, l'humidité de l'air extérieur commençait à s'introduire dans le mausolée, traversant mes vêtements en dépit de la main chaude de Mishka posée sur mon épaule. Mon père avait parlé, mais je fus plus surprise de voir Lexie s'avancer soudain, ce qui me tira momentanément de mes pensées. Je n'écoutai que confusément son discours, mais j'en retirai le fait que la mort d'Otto l'avait beaucoup touchée – bien plus que je ne l'aurais imaginé – ainsi qu'une certaine rancœur – l'idée qu'il n'avait pas été estimé à sa juste valeur – que je ne savais dirigée contre qui. De la rancœur, dans ma douce Lexie ? Je regardai autour de moi pour m'assurer que d'autres en avaient été aussi frappés, mais je ne lisais pas d'étonnement sur les visages. Il n'y avait rien de plus que la surprise initiale à voir la benjamine de quatorze ans s'exprimer au nom des sœurs Freimann. Même Mishka ne paraissait pas déconcertée ; même Louis n'avait, presque, rien manifesté. C'était à peine si je l'avais vu soulever une paupière lorsque ma jeune sœur s'était avancée avant qu'il ne replonge, les yeux baissés, dans son immobilisme funeste.

Je ne parvins pas à croiser le regard de Lexie lorsqu'elle revint à sa place, car elle ne tourna pas la tête vers moi. J'aurais pourtant souhaité dissiper le léger trouble qui m'avait saisie. Devais-je me sentir coupable de ne pas prendre la parole pour honorer Otto ? L'idée m'était soudain venue que c'était peut-être ce que la famille attendait de moi, étant acquis que j'étais, au quotidien, la plus proche des deux cousins, particulièrement après cette année que j'avais passée presque à vivre chez eux. Pourtant, je ne me sentais aucun lien avec Otto, de quelque nature que ce soit. C'était pour Louis que je logeais au manoir ; je n'avais aucune peine à croire que Lexie ou Mishka connaissaient son frère mieux que moi, le fréquentant davantage lors de leurs rares visites. Bien loin de songer à prendre la parole, je m'en sentais plutôt l'une des moins légitimes, et je ne parvenais même pas m'en vouloir. Déjà, j'étais replongée dans mes propres pensées, les yeux rivés sur Louis qui ne me regardait toujours pas. Depuis que j'étais arrivée au manoir, alertée par la nouvelle, il ne m'avait pas regardée – ses yeux effleurant à peine mon visage pour retomber de côté les rares fois que, forcé par la politesse, il avait dû les lever vers moi.

Dans le caveau d'Otto je ne pensais qu'à Louis, plongée dans des ténèbres que je ne saisissais pas encore.

Louis, Louis, pourquoi ? Que regardes-tu ? À quoi penses-tu ? Il demeurait figé, le regard fixe et bas, les traits tirés, sombre dans son costume si noir et je ne savais plus ce qu'il regardait, je ne savais plus où le trouver, je ne le comprenais pas. Pourquoi me fuyait-il ? Où s'était-il perdu, égaré, échoué ? Auprès de quel abîme ? Quel abîme il m'ouvrait !

Je voulais tant le rejoindre, je voulais tant l'aider. Je ne comprenais pas pourquoi il s'échappait ainsi. Sa fixité me faisait peur – je le sentais près de l'abîme, à contempler ses profondeurs, je le sentais si loin de ma main tendue, un pied déjà dans le gouffre, et j'avais peur.

Comment nos mois d'espoir avaient-ils pu s'évanouir ainsi ?


Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Edel12Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Kess1112Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Akichi14
souviens-toi
prendre ses marques


← autres comptes
Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 NjTr5K4
Revenir en haut Aller en bas

Ada Freimann

Ada Freimann
Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 2845

Dim 2 Fév - 20:55
Dix mois. Dix mois avaient passé depuis la mort d'Oncle Léopold : dix mois durant lesquels le manoir m'avait été librement ouvert, où je n'hésitais plus à garder mes compagnons avec moi lorsque je circulais dans ses couloirs, où l'invisible hiérarchie des réunions de famille s'était progressivement modifiée, dix mois déjà durant lesquels Louis avait été son propre maître – dix mois presque libres... pour le meilleur, pensais-je, comme pour le pire.

À la mort de mon oncle avait succédé la liberté dont j'avais toujours rêvée. Otto revenu vivre à Kalos pour les besoins de l'entreprise que Louis lui avait, presque de force, confiée, les deux frères s'étaient en quelque sorte réparti le manoir : chacun vivait sa vie comme il l'entendait, en veillant à ne pas empiéter sur le terrain de l'autre. Otto avait ainsi déménagé sa chambre de façon à être plus proche de l'ancien bureau de son père, ignoré par Louis en même temps que l'entreprise, et avait aménagé les pièces adjacentes pour créer un espace un peu plus à son goût, à défaut de son appartement d'Unys qu'il avait dû abandonner. Louis, quant à lui, passait la majeure partie de son temps dans sa chambre et dans l'aile ouest du manoir, lorsqu'il n'était pas à l'extérieur. Il prit l'habitude de souvent manger seul, organisant sa journée comme il le souhaitait sans plus se soucier des horaires familiales, ce qui força les domestiques à s'adapter ; toute la journée, il s'exerçait à la peinture et au piano, lisait, ou allait se promener ; je sais également qu'il entretenait, de même que sa mère, des correspondances avec certaines personnes haut placées ou des membres de notre famille, un devoir pour chaque noble qui souhaite préserver son étiquette. Avec la gestion de l'état du manoir, c'était bien le seul travail auquel il s'astreignait : s'il avait pris soin, au début, de s'occuper du calendrier des rendez-vous, lassé de devoir sans cesse s'entretenir avec Otto pour s'assurer qu'aucune des activités de l'entreprise n'empiétait sur les dates, il eut tôt fait d'en confier également la charge à son frère, ce qui signifia autant de temps libre en plus pour lui. Quant à Tante Sophie, elle qui avait toujours été très discrète, elle ne semblait presque plus capable de rien depuis la mort de son mari : elle continuait, sans faillir, de s'occuper de la gestion du personnel, dont elle semblait connaître chaque membre personnellement, elle mangeait toujours avec Otto lorsqu'il était là et elle cousait, mais je n'aurais su vraiment dire ce qu'elle faisait du reste de ses journées.

Mon propre quotidien s'était également transformé. J'habitais alors à Mozheim, dans le petit appartement que je louais pour Mishka et moi près de l'université où j'entamais un master de paléontologie. Du temps d'Oncle Léopold, je limitais mes visites au manoir, sachant qu'il aurait regardé d'un mauvais œil une présence plus soutenue de ma part et que Louis s'en serait senti encore moins à son aise. Dorénavant, je venais tous les week-ends, la plus grosse part des vacances scolaires, et même très souvent en semaine, Anzû me conduisant aisément à l'université pour mes cours. C'étaient les visites à mes parents qui m'apparaissaient désormais comme presque accessoires, et l'appartement de Mozheim n'était plus qu'un acquis de conscience, une illusion permettant encore à mes proches de faire semblant de croire que je n'avais pas déménagé – nous savions tous combien c'était loin de la réalité – aux regrets, peut-être, de Mishka qui, pour ne pas toujours rester seule, bougea elle aussi beaucoup durant ces quelques mois.

Je me sentais libre, heureuse de pouvoir enfin me rapprocher de Louis comme je l'avais tant souhaité. Bien sûr, ses appréhensions ne disparurent pas dès le deuil terminé – au contraire, même, et j'aurais peut-être été trop surprise pour pouvoir m'en réjouir s'il s'était subitement transformé. Son père était un spectre bien lourd à honorer et longtemps encore, ses réminiscences devraient le freiner dans ses choix. Cependant, l'accès de révolte qu'il avait démontré lors de ce premier soir tint ses promesses : au fur et à mesure qu'il s'extrayait des devoirs familiaux pour imposer ses propres choix de vie, déléguant l'entreprise à Otto, il s'était rapproché de plus en plus perceptiblement de moi. Des gestes qu'avant, il ne s'autorisait que dans l'une de nos chambres ou isolés en forêt, lors de trop rares moments de tendresse et après dix occasions où les scrupules de plus en plus prégnants, il se mit à m'en adresser de plus en plus souvent, parfois désormais au détour d'un couloir ou dans un coin du jardin, certes reculé. Il fallut quelques mois, mais vint enfin une période où il pouvait me regarder dans les yeux et me caresser la joue, me tenir la main. C'était rare, trop rare et trop léger encore pour ce que j'aurais souhaité – je rêve de tellement plus, j'en rêverai toujours. Mais après tant d'années à nous en empêcher, tant d'années où la crainte du regard des autres, si forte, l'avait tant fait douter, c'était le plus grand des bonheurs. Je savais très bien que notre rapprochement, déjà si lent, avait fort peu de chances d'atteindre un jour ce que j'espérais au plus profond de mon cœur. Mais si limité que cela fût, j'étais déjà comblée de pouvoir profiter de la proximité de Louis – et de voir qu'il aspirait réellement à la mienne.

Le lit dans lequel je n'avais pas osé le rejoindre cette nuit-là, je me promettais qu'il nous accueillerait un jour de nouveau, que nous dussions, plus tard, en rendre des comptes à Arceus ou non.


Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Edel12Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Kess1112Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Akichi14
souviens-toi
prendre ses marques


← autres comptes
Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 NjTr5K4
Revenir en haut Aller en bas

Ada Freimann

Ada Freimann
Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 2845

Dim 9 Fév - 14:28
Si, obnubilée par Louis, je ne prêtais presque aucune attention à Otto ni à la façon dont il pouvait se satisfaire de son quotidien, il m'arrivait tout de même, par moments, de ne pas comprendre les réactions de son frère à son sujet. Ainsi, l'aîné n'avait jamais vécu ailleurs qu'au manoir, ce qui créa une différence que je perçus, les premiers temps, en vivant auprès d'eux, dans leur appropriation des lieux ; pour autant, je n'approuvai pas Louis lorsqu'il s'opposa systématiquement aux propositions d'Otto pour un réaménagement des espaces communs, faisant valoir son droit d'aînesse comme celui de chef de la maison. De la même façon, je ne comprenais pas son entêtement à vouloir superviser les embauches effectuées par son frère. Certes, les revenus de l'entreprise les concernaient tous deux, mais il lui avait bien relégué, comme on se débarrasse d'un fardeau, la totalité de la gestion de la compagnie : je surpris même plus d'une fois son incapacité à situer son chiffre d'affaire ou le salaire moyen des employés. Dès lors, pourquoi se mêler des choix d'embauche effectués par Otto qui avait dû donner énormément de lui-même pour soulager Louis de la charge de directeur ?

J'avais tenté quelquefois d'en parler avec Louis, mais il devenait généralement sourd à mes remarques dès que j'abordais le sujet. Qui plus est, mon désintérêt pour Otto m'empêchait de prendre une part plus sérieuse à sa défense, au risque de me mettre à dos son frère : l'indifférence que j'éprouvais envers le cadet s'était en effet muée en une quasi-antipathie par suite de certains échanges que nous avions eus ensemble. Ainsi, un jour, il m'avait fait comprendre qu'il nous avait « vus, Louis et toi ». Je ne pouvais que deviner ce à quoi il faisait référence. Jamais je n'aurais cru qu'Otto pût nous épier avec malveillance ; je n'aimais pas le regard fixe avec lequel il me dévisageait en me disant cela, pas plus que sa façon de prononcer mon prénom, « Adeline », même lorsqu'il ne pouvait s'adresser qu'à moi. Persuadée de ne pas devoir avoir honte de ce que je ressentais pour Louis, je ne m'étais pas démontée : « ...Et alors ? Crois-tu que je veuille m'en cacher ? À qui vas-tu raconter cela ? Les domestiques voient la même chose que toi. » Je n'étais pas si confiante, car je n'avais aucune idée des intentions d'Otto et Louis était à mille lieux de partager mes opinions sur la légitimité de ce qui nous liait. La fixité des regards d'Otto me donnait parfois froid dans le dos. Cependant, il s'était cette fois aussi contenté de me dévisager pendant encore un moment avant de me demander si je pouvais intervenir en sa faveur dans un différend qui l'opposait à Louis sur la question des embauches : il en allait, selon lui, de l'avenir de l'entreprise qui semblait traverser des moments difficiles, sans que Louis ne s'en rendît compte. « Toi, il t'écoutera. »

Refroidie par sa méthode, j'avais préféré décliner. « C'est un problème entre vous deux, réglez-le ensemble. » En réalité, j'avais tout de même tenté, un peu plus tard dans la journée, d'en toucher un mot à Louis ; mais je n'avais pas insisté, ne souhaitant pas me mêler de ce qui concernait l'entreprise. Surtout à cette époque, j'avais tendance à éviter ce qui aurait pu ternir ma relation avec Louis, qui se froissait rapidement lorsque l'on abordait ce sujet, et j'étais bien contente d'être la cadette du frère cadet pour ne pas devoir endosser semblables responsabilités. Otto était donc pour moi, la majeure partie du temps, invisible, et je profitais avec bonheur de mon autre cousin dans ce manoir qui parut pour un temps nous appartenir.

~

Et tout s'était brisé. Ma relation à Louis allait sans cesse s'améliorant, semaine après semaine : il s'ouvrait toujours plus, à mesure qu'il fallait toujours moins évoquer l'entreprise ou son frère sous peine de heurter sa susceptibilité croissante. Il s'évadait toujours davantage dans un idéal dans lequel il m'offrait de retrouver la place qui m'attendait et, naïvement heureuse, je le suivais – inconsciente, coupable moi aussi d'avoir refusé de voir ce qui nous menaçait.

Ce soir-là, j'étais rentrée à Mozheim en vue de mes cours du lendemain après tout un week-end en sa compagnie. Merveilleuses heures, passées à nous promener dans l'air frais de la montagne où nous continuions de fuir souvent ou dans ses grands appartements, prolongées par son appel après dix heures du soir, quand la nuit est tombée et que les cœurs se dilatent. Je l'avais senti alors particulièrement gai, joyeux comme il l'était de plus en plus souvent.

Ada, Ada ! Je viens de finir un morceau, que j'ai composé pour toi. Est-ce que tu veux l'entendre ? Que répondre à pareille question ? J'étais trop surprise et heureuse. Un morceau à nous – il en avait déjà composé un, une fois, il y a si longtemps. Et ce soir, sa voix vibrait de tant d'enthousiasme qu'il me semblait que nous venions de nous quitter à l'instant.
Bien sûr !
Parfait ! Alors, attends ! ...Belle Adamante !

Il avait ajouté cela comme après avoir éloigné son téléphone puis s'être ravisé. Adamante, adamantine – les surnoms que m'octroyait son amour... Il était si souvent plus fervent le soir, plus exalté, plus ouvert, si souvent l'était-il aussi quand je n'étais pas avec lui et que nous communiquions à distance, que j'en venais alors à regretter de ne pas être restée avec lui. Les soirs où il m'appelait de cette manière, j'avais l'impression que nous aurions pu enfin mettre à bas tous les obstacles pour faire advenir notre amour comme j'en rêvais tant... Il avait dû poser le téléphone allumé sur un meuble, car j'entendis au bout de quelques instants les premières notes de son piano s'égrener.

Et une vague musicale m'emplit l'oreille, vive, ardente, colorée, harmonieuse, enjouée, nostalgique, épanouie, entraînante, vivante, heureuse. J'avais posé mon stylo et écarté le livre sur lequel je travaillais en prenant son appel ; je me renversai sur ma chaise, fermai les yeux, caressant d'une main la tête de Lohengrin qui ne pouvait entendre mais comprenait.

Arceus, s'il vous plaît, nous sommes heureux à présent. Faites que ce bonheur jamais ne cesse. Arceus, je vous en prie. Que ces jours jamais ne s'arrêtent.

Ada ! Alors, qu'est-ce que tu en penses ?

Quand la musique s'était tue, il avait repris le téléphone, enthousiaste, impatient de connaître mon avis ; puis nous avions parlé, parlé, longuement parlé pendant que la nuit s'étendait, pendant près de deux heures, une conversation plus ardente que nous n'en avions l'habitude – Louis, surtout, l'était étonnamment. Mais je pensais que ce n'était qu'un prélude à l'avenir, ses obstacles intérieurs qu'il parvenait, semaine après semaine, à lever un à un, et le futur uni qui nous tendait les bras. C'était moi qui, tombant de sommeil, avais mis fin à la conversation. Je m'étais endormie en pensant le serrer dans mes bras : je ne voyais en notre futur qu'un soleil rayonnant.

C'étaient les plus forts mots d'amour que nous devions échanger avant longtemps.

Le lendemain, j'apprenais par mon père venu en voiture me chercher la nouvelle de la mort d'Otto.


Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Edel12Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Kess1112Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Akichi14
souviens-toi
prendre ses marques


← autres comptes
Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 NjTr5K4
Revenir en haut Aller en bas

Ada Freimann

Ada Freimann
Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 2845

Dim 16 Fév - 18:14
Le parc du manoir des deux frères se terminait, sur deux de ses côtés, par une falaise. À son pied, loin, en contrebas, les rives rocailleuses de la rivière qui serpentait, dans la vallée, jusqu'à rejoindre Mozheim.

Otto avait laissé une lettre. Un simple mot d'excuses, très bref, suivi de pages impersonnelles venant compléter son testament relativement à la gestion de ses affaires ainsi qu'à celle de l'entreprise. C'étaient les domestiques qui avaient découvert le mot, le matin, au réveil. Moi-même, je n'avais pu le voir : Louis s'en était immédiatement saisi, puis il l'avait remis, plus tard, au notaire. Je ne savais pas si mon père avait finalement pu l'avoir sous les yeux ou non. Les domestiques, ayant découvert le mot, avaient aussitôt prévenu Louis, afin de débuter les recherches. C'était Louis qui avait découvert le corps. On racontait qu'informé de la lettre, il était tout de suite allé à l'endroit d'où Otto avait sauté, comme s'il savait déjà où, dans ce parc, se rencontrait la mort. Il semblait qu'il avait été très choqué, et qu'il serait tombé aussi si Perceval, en surgissant soudain, ne l'en avait pas empêché. Louis était reparti vers sa chambre, demandant à ne pas être dérangé. On avait entendu un gros bruit. Et puis, pendant des heures, il n'en était pas sorti.

Mon père était parti me chercher dès qu'il avait appris la nouvelle. Apparemment, Otto avait fait réaliser son testament peu de temps auparavant et c'était son frère qu'il avait nommé comme son exécuteur, pour le cas où il viendrait à décéder. C'était comme s'il avait déjà prévu son suicide... Pour autant, nous ne savions tous que trop combien Louis pouvait parfois fuir ses responsabilités. Nous avions encore tous l'image de sa mère en tête, Tante Sophie qui, depuis la mort de son mari, était devenue incapable de s'occuper de rien ; et si, des deux frères, on jugeait souvent que c'était Otto le plus proche du côté maternel quand Louis avait davantage pris de son père, restait qu'ils étaient bien de la même famille, et la réaction initiale de Louis pouvait faire craindre que la fragilité l'emporterait. Afin de pallier toute éventualité, mon père avait donc pris les devants en se rendant sur place pour le cas où l'on aurait eu besoin de son aide, emmenant son épouse et ses filles avec lui : même si, durant l'année qui venait de s'écouler, les deux frères avaient peu fait appel à lui, il demeurait, unique représentant de la génération précédente depuis qu'Oncle Léopold était décédé, une figure en qui le reste de la famille avait confiance. Plus tard dans la journée, mon père était reparti chercher son propre père : le doyen des Freimann, un autre Louis, veuf, affaibli, âgé de désormais quatre-vingt-dix ans et sur le visage fatigué duquel se lisait un abattement mêlé de résignation quant à ce qui était arrivé. C'étaient ensuite Frederica, son mari et son fils qui nous avaient rejoints, puis ç'avait été le tour du parrain d'Otto, un grand oncle maternel des deux frères, et enfin du notaire familial en personne. Le bras droit d'Otto dans le comité de direction de l'entreprise avait aussi appelé, apparemment étonné de ne pas réussir à joindre Otto au téléphone, et il avait été informé de la nouvelle.

Et depuis, nous attendions, tous réunis dans le grand salon, consolant ceux qui avaient besoin d'être consolés, parmi lesquels certaines domestiques n'étaient pas les dernières, grignotant autour d'un thé les pauvres biscuits que quelqu'un s'était décidé à aller chercher – patientant sagement dans l'espoir que bientôt apparaisse celui sur qui tous comptaient, l'unique survivant des deux frères, le seul héritier restant de feu Oncle Léopold et celui qui, en sa qualité d'aîné, était dès le début destiné à lui suppléer, l'une fois de plus nouveau légataire de l'entreprise, et chef de famille suivant ce que son droit de naissance lui octroyait – Louis Friedrich Wilhelm Freimann.

Les pompiers étaient allés chercher le corps, grandement endommagé par les pierres sur lesquelles il s'était écrasé, corps qui attendait désormais à l'hôpital pour l'autopsie même si, avec la lettre, l'hypothèse du suicide ne faisait aucun doute. Les heures s'étiolaient et, avec elles, l'espoir de voir apparaître mon tant attendu cousin avant la fin de la journée. Devant l'impatience générale, mon père, son parrain, avait tenté d'aller lui parler : il s'était fait violemment renvoyer sans que la porte de la chambre ne se fût ouverte. On m'avait aussi incitée à tenter ma chance, et ma propre inquiétude me faisait supposer que, peut-être, le réconfort de ma compagnie serait de quelque soutien à celui dont j'étais si proche. Je ne voulais pourtant pas m'imposer, sachant à quel point il recherchait parfois la solitude. J'avais donc préféré lui faire passer, sous sa porte, une lettre, par Lohengrin dont il reconnaîtrait le claquement de bec contre le bois. S'il aspirait à ma présence, il lui suffisait de me répondre de la même manière. Mais je n'avais pas eu de réponse, et je respectais sa réserve.

Les esprits se détendaient : on commençait à entamer d'autres discussions, y compris à parler affaires, on quittait par moments le salon pour s'aérer. Mon père avait entamé une partie d'échecs avec le notaire. Tante Sophie, assise dans un coin, restait inconsolable et muette. Mon grand-père Louis, enfoncé dans un fauteuil séculaire et ses deux mains rivées sur le pommeau doré de sa cane, semblait lui tenir compagnie ; le visage sévère, il gardait cependant ses yeux de Gueriaigle rivés devant lui et ne laissait rien entrevoir de ce qu'il pouvait penser de la situation. Avec Mishka, j'essayais de changer les idées de Lexie, mais je perdais bien vite le fil de nos échanges pour repenser à Louis, caressant distraitement Lohengrin ainsi que Perceval qui était resté avec moi.

Je ressentais déjà une réelle inquiétude, alors, une crainte vague qui ne me quittait pas et que je pouvais encore confondre avec la tristesse générale de la mort d'Otto, sans savoir combien cette peur serait vouée à persister. Je craignais, sans trop parvenir à me le formuler, qu'il n'y eût quelque chose dans le suicide d'Otto qui gênât Louis – qui l'affectât davantage que ne l'aurait fait une mort accidentelle. Je me demandais combien profondément il pourrait être touché par la mort de son frère, tant l'hypothèse de ce décès ne m'était jamais venue à l'esprit, et tant les relations entre mes deux cousins m'étaient toujours restées, par bien des aspects, énigmatiques. Je m'interrogeais aussi sur le degré de culpabilité auquel – je le connaissais – il pourrait arriver. Pourquoi Otto s'était-il suicidé ? Que disait la lettre ? Je ne me doutais pas, alors, de combien mes craintes à ce sujet se révéleraient fondées – à un point encore si éloigné, bien en-deçà de la réalité. Je ne pensai pas du tout au fait que notre proximité de la veille, elle-même, eût pu insinuer en lui quelque sentiment de faute. J'étais simplement impatiente qu'il ouvre enfin sa porte pour que je puisse enfin le serrer dans mes bras, et lui dire tout le soutien que je souhaitais lui apporter.

Même la mort n'aurait pas permis à Otto d'entrer dans le champ de mon intérêt.

C'était presque l'heure du dîner, le notaire commençait à annoncer qu'il lui fallait s'en aller, lorsque Louis était enfin sorti de sa chambre.


Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Edel12Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Kess1112Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 Akichi14
souviens-toi
prendre ses marques


← autres comptes
Souviens-toi, était-ce mai, novembre - Page 2 NjTr5K4
Revenir en haut Aller en bas

Contenu sponsorisé



C-GEAR
Revenir en haut Aller en bas
 Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
(Page 2 sur 2) Aller à la page : Précédent  1, 2
Sujets similaires
-
» Il était une fois la légion [DVDRiP]Guerre

Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Master Poké :: Le Pokémonde :: Région Kalos - 6E G E N :: Mozheim-