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» Souviens-toi, était-ce mai, novembre


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Ligue 4

C-GEAR
Inscrit le : 24/09/2016
Messages : 1969

Sam 14 Avr - 22:23
— Un an et trois mois
avant que je ne devienne championne.


Depuis le début de la cérémonie, le visage de Louis était fermé. Le prêtre était en train de terminer la première prière, lisant un fragment de la Première Épître de Saint-Jean, chapitre 3. C'était un texte bref qui parlait d'aimer ses frères pour renaître en Arceus ; mais je devais admettre que j'écoutais à peine. Toute mon attention était concentrée sur Louis. Il se tenait à peu près en face de moi, de l'autre côté de la sépulture ; assez étrangement, nos deux familles étaient disposées de part et d'autre du caveau, alors qu'il me semblait que nous étions les plus concernés par le décès et que nous aurions donc dû nous regrouper. Mais sans doute Louis avait-il voulu rester près de la famille de sa mère, et entre nous se tenaient des cousins de sa branche maternelle.

Autour du cercueil brûlaient les petits cierges que nous avions allumés tout à l'heure ; l'un d'eux avait même été posé sur le bois sombre du couvercle, devant une photo encadrée du jeune homme dont le corps serait bientôt inhumé. Il tombait une petite pluie lorsque notre procession était entrée dans le cimetière, mais elle s'était à présent arrêtée et seule la profonde noirceur du ciel, à l'extérieur du caveau, inquiétait les flammèches qui semblaient parfois danser sous de brusques rafales qu'elles étaient les seules à percevoir. Lexie pleurait doucement à côté de moi, presque silencieuse, reniflant par à-coups : cela me surprenait car je ne croyais pas qu'elle ait jamais vraiment connu Otto... pas plus que moi, à vrai dire. Mishka se tenait très droite et humble, un air de juste douleur respectueux des proches plus touchés sur le visage, les yeux tantôt baissés sur le cercueil, tantôt posés sur le prêtre. Je ne voyais pas bien mes parents ni Rica et son mari car ils se tenaient un peu en arrière, mais Dmitri, le fils de Rica, montrait déjà des signes d'agitation : c'était long, des funérailles, pour un enfant si jeune. Derrière les cousins et cousines du côté de la mère Louis se trouvaient de jeunes gens inconnus, dont j'avais compris qu'il s'agissait des amis qu'Otto s'étaient faits à Unys où il étudiait avant de rentrer à Kalos pour reprendre l'entreprise ; plusieurs pleuraient. Quelques hommes en costume, aux visages familiers, l'air grave, étaient dispersés dans l'assemblée, dont je devinais qu'il s'agissait des responsables de la société. Quant à moi, je conservais la plupart du temps les yeux rivés sur Louis.

J'essayais de croiser son regard depuis le début des obsèques, mais il semblait volontairement éviter de tourner les yeux vers moi. Bien sûr, nous nous étions salués, un peu plus tôt, lors de mon arrivée dans l'église ; mais il m'avait serré la main comme à tous les autres, ni plus longtemps, ni avec plus de ferveur et en me regardant la peine, et ensuite, il s'était toujours placé assez loin de moi, ne quittant pas sa mère dont il n'était pourtant pas proche tandis que je me trouvais contrainte de demeurer avec ma propre famille. Je ne comprenais pas cette mise à distance. Bien sûr, je pouvais plus que concevoir qu'il fût encore profondément sous le choc du décès de son frère : il n'y avait d'ailleurs pas que moi qu'il ne semblait pas remarquer, il conservait les yeux baissés, droit et figé dans son beau costume noir. Mais pourquoi refusait-il mon soutien ? Mariska avait compris mon trouble : elle m'avait aperçue en train de le regarder, elle m'avait pris la main en me souriant, tout à l'heure. Elle était gentille. Mais ce n'était pas sa main que j'aurais aimé serrer.

Le prêtre avait terminé de lire l'extrait de la lettre et de le commenter : il passait maintenant à la lecture d'un évangile. Toujours Saint-Jean.

« "Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort.
Mais je sais que, maintenant encore, Arceus t'accordera tout ce que tu lui demanderas."
"Ton frère ressuscitera. Je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra"... »

Dès les premiers mots, j'avais tressailli. Qui donc avait choisi les textes ? J'aurais été étonnée que ce fût la mère, elle qui ne faisait presque plus rien depuis la mort de son mari. Je savais qu'Otto, dans la lettre qu'il avait laissée, avait désigné Louis comme exécuteur testamentaire ; mais ce n'était certainement pas lui qui aurait demandé toutes ces lectures parlant de fraternité... dans le sens concret du terme. Je scrutais son visage. Depuis le début, il était fermé, impassible et figé, d'une fixité que je lui avais très rarement vue – jamais à tel point, jamais si longtemps – et qui me faisait peur. Il n'avait pas pleuré. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui se jouait derrière ce visage, et ne pas réussir à croiser son regard m'inquiétait d'autant plus. Mais depuis que le prêtre avait entamé sa nouvelle lecture, ses traits s'étaient encore assombris. J'aurais tellement aimé être plus proche de lui pour essayer de lui prendre la main, de comprendre ce qui pesait sur lui à tel point… Quoique je croyais déjà le comprendre en partie. Mais nous étions trop loin. Même la compagnie de nos Lakmécygne ne pouvait lui apporter un quelconque réconfort : il semblait avoir laissé Perceval au manoir, quand à mon Lohengrin, il était tenu de rester à l'extérieur du caveau, avec les autres Pokémon, suivant les habitudes de notre famille ainsi que les préceptes de cette religion – drôles de précepte, pour une religion dont le dieu était représenté sous l'aspect d'un Pokémon.

« "Tu es le fils d'Arceus, celui qui vient dans le monde." »

Il était temps à présent pour les proches qui le souhaitaient de prendre la parole au sujet du défunt. Je me demandais si la mère d'Otto et Louis allait prononcer quelques mots, mais apparemment, elle n'en était pas capable : ce fut donc Louis qui s'avança le premier. Il tenait un feuillet à la main, qu'il lut, le visage toujours neutre, toujours sans pleurer, la voix grave, lente, posée, s'éraillant à peine sur certains mots.

Otto, mon frère, tu es parti bien trop tôt.
Tu as quitté la vie sans qu'aucun des membres de ta famille ne s'y attende, suivant notre père parti aussi, il y a dix mois, mais alors que les chemins de la jeunesse s'ouvraient encore sous tes pas et que tu aurais dû voir le soleil éclairer ton avenir.
Tu es parti trop tôt, laissant derrière toi une mère, un grand frère, des cousins, des collègues, des amis, qui tous t'avaient accordé une place dans leur cœur et qui sont là pour te pleurer aujourd'hui.
Otto, ta vie a été la trajectoire d'une comète. Tu étais toujours volontaire, enthousiaste, curieux ; tu n'as pas hésité à quitter le confort familial pour partir à Unys réaliser tes rêves. Tu étais entouré de gens qui t'appréciaient ; tu avais des projets, qui étaient la part la plus intime et la plus secrète de toi... Malheureusement, tu as dû tout quitter pour rentrer à Kalos lorsque notre père s'en est allé et que notre famille a eu besoin de toi.
Otto, j'étais ton grand frère... mais je regrette aujourd'hui de ne jamais avoir su apprendre à te connaître. Je n'ai pas fait les pas vers toi lorsque tu en avais besoin... Je ne t'ai pas tendu la main dans les moments de solitude... et je n'ai pas vu à quel point, au fond de toi, tu me ressemblais. Nous avons fait peser sur toi un poids qui était trop éloigné de celui que tu étais. Nous n'avons pas entendu ta souffrance... Tu nous l'as tue pour nous en préserver... et le seul chemin que tu as trouvé pour t'en libérer était celui qui t'éloignait de nous pour toujours. Otto...


Les lèvres de Louis se resserrèrent alors qu'il conservait sa voix en suspens ; il ferma momentanément les paupières, et, alors que depuis le début, il lisait son papier, comme s'il parlait avant tout par convention, comme par devoir de s'exprimer, il reprit cette fois sans le regarder pour prononcer, avec difficulté, les mots :

...C'est à moi de te dire... « Pardon ».

Il reporta ensuite ses yeux sur le feuillet qu'il tenait à la main et, son ton de voix changeant légèrement tandis qu'il marquait moins de pauses entre les mots, il conclut par la lecture d'un poème :

« La tombe dit à la rose :
- Des pleurs dont l'aube t'arrose
Que fais-tu, fleur des amours ?
La rose dit à la tombe :
- Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours ?

La rose dit : - Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l'ombre
Un parfum d'ambre et de miel.
La tombe dit : - Fleur plaintive,
De chaque âme qui m'arrive
Je fais un ange du ciel ! »
Victor Hugo.

Quand il retourna à sa place tandis qu'un autre membre de notre famille prenait le relais, c'était moi qui devais lutter pour ne pas pleurer : la grosse boule d'angoisse était revenue dans mon ventre, mais elle était plus volumineuse que jamais et mes yeux étaient embués de larmes alors que j'essayais, à tout prix, de croiser le regard de Louis, mais il gardait les yeux baissés et il ne levait pas, toujours pas, la tête vers moi. Mishka passa son bras sur mes épaules et me chuchota « Allons... ça va aller » en prenant mon poignet de son autre main. Mais j'étais terrassée par la peur. Je comprenais la force du sentiment qui avait dû traverser Louis – l'immense culpabilité – et j'étais terrifiée pour lui.

Je repensai au jour de l'enterrement de son père, dix mois auparavant. Pourquoi avait-il fallu que l'espoir qui brillait sur nous, alors, se ternît aussi vite ?



merci à Mariska pour l'avatar ! ♥
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