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» Souviens-toi, était-ce mai, novembre


Ada Freimann
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Sam 14 Avr - 22:23
— Un an et trois mois
avant que je ne devienne championne.


Depuis le début de la cérémonie, le visage de Louis était fermé. Le prêtre était en train de terminer la première prière, lisant un fragment de la Première Épître de Saint-Jean, chapitre 3. C'était un texte bref qui parlait d'aimer ses frères pour renaître en Arceus ; mais je devais admettre que j'écoutais à peine. Toute mon attention était concentrée sur Louis. Il se tenait à peu près en face de moi, de l'autre côté de la sépulture ; assez étrangement, nos deux familles étaient disposées de part et d'autre du caveau, alors qu'il me semblait que nous étions les plus concernés par le décès et que nous aurions donc dû nous regrouper. Mais sans doute Louis avait-il voulu rester près de la famille de sa mère, et entre nous se tenaient des cousins de sa branche maternelle.

Autour du cercueil brûlaient les petits cierges que nous avions allumés tout à l'heure ; l'un d'eux avait même été posé sur le bois sombre du couvercle, devant une photo encadrée du jeune homme dont le corps serait bientôt inhumé. Il tombait une petite pluie lorsque notre procession était entrée dans le cimetière, mais elle s'était à présent arrêtée et seule la profonde noirceur du ciel, à l'extérieur du caveau, inquiétait les flammèches qui semblaient parfois danser sous de brusques rafales qu'elles étaient les seules à percevoir. Lexie pleurait doucement à côté de moi, presque silencieuse, reniflant par à-coups : cela me surprenait car je ne croyais pas qu'elle ait jamais vraiment connu Otto... pas plus que moi, à vrai dire. Mishka se tenait très droite et humble, un air de juste douleur respectueux des proches plus touchés sur le visage, les yeux tantôt baissés sur le cercueil, tantôt posés sur le prêtre. Je ne voyais pas bien mes parents ni Rica et son mari car ils se tenaient un peu en arrière, mais Dmitri, le fils de Rica, montrait déjà des signes d'agitation : c'était long, des funérailles, pour un enfant si jeune. Derrière les cousins et cousines du côté de la mère Louis se trouvaient de jeunes gens inconnus, dont j'avais compris qu'il s'agissait des amis qu'Otto s'étaient faits à Unys où il étudiait avant de rentrer à Kalos pour reprendre l'entreprise ; plusieurs pleuraient. Quelques hommes en costume, aux visages familiers, l'air grave, étaient dispersés dans l'assemblée, dont je devinais qu'il s'agissait des responsables de la société. Quant à moi, je conservais la plupart du temps les yeux rivés sur Louis.

J'essayais de croiser son regard depuis le début des obsèques, mais il semblait volontairement éviter de tourner les yeux vers moi. Bien sûr, nous nous étions salués, un peu plus tôt, lors de mon arrivée dans l'église ; mais il m'avait serré la main comme à tous les autres, ni plus longtemps, ni avec plus de ferveur et en me regardant la peine, et ensuite, il s'était toujours placé assez loin de moi, ne quittant pas sa mère dont il n'était pourtant pas proche tandis que je me trouvais contrainte de demeurer avec ma propre famille. Je ne comprenais pas cette mise à distance. Bien sûr, je pouvais plus que concevoir qu'il fût encore profondément sous le choc du décès de son frère : il n'y avait d'ailleurs pas que moi qu'il ne semblait pas remarquer, il conservait les yeux baissés, droit et figé dans son beau costume noir. Mais pourquoi refusait-il mon soutien ? Mariska avait compris mon trouble : elle m'avait aperçue en train de le regarder, elle m'avait pris la main en me souriant, tout à l'heure. Elle était gentille. Mais ce n'était pas sa main que j'aurais aimé serrer.

Le prêtre avait terminé de lire l'extrait de la lettre et de le commenter : il passait maintenant à la lecture d'un évangile. Toujours Saint-Jean.

« "Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort.
Mais je sais que, maintenant encore, Arceus t'accordera tout ce que tu lui demanderas."
"Ton frère ressuscitera. Je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra"... »

Dès les premiers mots, j'avais tressailli. Qui donc avait choisi les textes ? J'aurais été étonnée que ce fût la mère, elle qui ne faisait presque plus rien depuis la mort de son mari. Je savais qu'Otto, dans la lettre qu'il avait laissée, avait désigné Louis comme exécuteur testamentaire ; mais ce n'était certainement pas lui qui aurait demandé toutes ces lectures parlant de fraternité... dans le sens concret du terme. Je scrutais son visage. Depuis le début, il était fermé, impassible et figé, d'une fixité que je lui avais très rarement vue – jamais à tel point, jamais si longtemps – et qui me faisait peur. Il n'avait pas pleuré. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui se jouait derrière ce visage, et ne pas réussir à croiser son regard m'inquiétait d'autant plus. Mais depuis que le prêtre avait entamé sa nouvelle lecture, ses traits s'étaient encore assombris. J'aurais tellement aimé être plus proche de lui pour essayer de lui prendre la main, de comprendre ce qui pesait sur lui à tel point… Quoique je croyais déjà le comprendre en partie. Mais nous étions trop loin. Même la compagnie de nos Lakmécygne ne pouvait lui apporter un quelconque réconfort : il semblait avoir laissé Perceval au manoir, quand à mon Lohengrin, il était tenu de rester à l'extérieur du caveau, avec les autres Pokémon, suivant les habitudes de notre famille ainsi que les préceptes de cette religion – drôles de précepte, pour une religion dont le dieu était représenté sous l'aspect d'un Pokémon.

« "Tu es le fils d'Arceus, celui qui vient dans le monde." »

Il était temps à présent pour les proches qui le souhaitaient de prendre la parole au sujet du défunt. Je me demandais si la mère d'Otto et Louis allait prononcer quelques mots, mais apparemment, elle n'en était pas capable : ce fut donc Louis qui s'avança le premier. Il tenait un feuillet à la main, qu'il lut, le visage toujours neutre, toujours sans pleurer, la voix grave, lente, posée, s'éraillant à peine sur certains mots.

Otto, mon frère, tu es parti bien trop tôt.
Tu as quitté la vie sans qu'aucun des membres de ta famille ne s'y attende, suivant notre père parti aussi, il y a dix mois, mais alors que les chemins de la jeunesse s'ouvraient encore sous tes pas et que tu aurais dû voir le soleil éclairer ton avenir.
Tu es parti trop tôt, laissant derrière toi une mère, un grand frère, des cousins, des collègues, des amis, qui tous t'avaient accordé une place dans leur cœur et qui sont là pour te pleurer aujourd'hui.
Otto, ta vie a été la trajectoire d'une comète. Tu étais toujours volontaire, enthousiaste, curieux ; tu n'as pas hésité à quitter le confort familial pour partir à Unys réaliser tes rêves. Tu étais entouré de gens qui t'appréciaient ; tu avais des projets, qui étaient la part la plus intime et la plus secrète de toi... Malheureusement, tu as dû tout quitter pour rentrer à Kalos lorsque notre père s'en est allé et que notre famille a eu besoin de toi.
Otto, j'étais ton grand frère... mais je regrette aujourd'hui de ne jamais avoir su apprendre à te connaître. Je n'ai pas fait les pas vers toi lorsque tu en avais besoin... Je ne t'ai pas tendu la main dans les moments de solitude... et je n'ai pas vu à quel point, au fond de toi, tu me ressemblais. Nous avons fait peser sur toi un poids qui était trop éloigné de celui que tu étais. Nous n'avons pas entendu ta souffrance... Tu nous l'as tue pour nous en préserver... et le seul chemin que tu as trouvé pour t'en libérer était celui qui t'éloignait de nous pour toujours. Otto...


Les lèvres de Louis se resserrèrent alors qu'il conservait sa voix en suspens ; il ferma momentanément les paupières, et, alors que depuis le début, il lisait son papier, comme s'il parlait avant tout par convention, comme par devoir de s'exprimer, il reprit cette fois sans le regarder pour prononcer, avec difficulté, les mots :

...C'est à moi de te dire... « Pardon ».

Il reporta ensuite ses yeux sur le feuillet qu'il tenait à la main et, son ton de voix changeant légèrement tandis qu'il marquait moins de pauses entre les mots, il conclut par la lecture d'un poème :

« La tombe dit à la rose :
- Des pleurs dont l'aube t'arrose
Que fais-tu, fleur des amours ?
La rose dit à la tombe :
- Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours ?

La rose dit : - Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l'ombre
Un parfum d'ambre et de miel.
La tombe dit : - Fleur plaintive,
De chaque âme qui m'arrive
Je fais un ange du ciel ! »
Victor Hugo.

Quand il retourna à sa place tandis qu'un autre membre de notre famille prenait le relais, c'était moi qui devais lutter pour ne pas pleurer : la grosse boule d'angoisse était revenue dans mon ventre, mais elle était plus volumineuse que jamais et mes yeux étaient embués de larmes alors que j'essayais, à tout prix, de croiser le regard de Louis, mais il gardait les yeux baissés et il ne levait pas, toujours pas, la tête vers moi. Mishka passa son bras sur mes épaules et me chuchota « Allons... ça va aller » en prenant mon poignet de son autre main. Mais j'étais terrassée par la peur. Je comprenais la force du sentiment qui avait dû traverser Louis – l'immense culpabilité – et j'étais terrifiée pour lui.

Je repensai au jour de l'enterrement de son père, dix mois auparavant. Pourquoi avait-il fallu que l'espoir qui brillait sur nous, alors, se ternît aussi vite ?


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Ada Freimann
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Sam 21 Avr - 23:21
— Deux ans et un mois
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Il faisait beau le jour où le père de Louis était mort.

Je m'en souvenais très bien car j'étais alors en plein stage de fouilles archéologiques sur le site des Ruines d'Alpha, à Johto, dans le cadre de mes études. Humains et Pokémon y travaillaient côte à côte, l'équipe était accueillante et chaleureuse, nous étions des étudiants ou des bénévoles venus de toutes les régions et c'était un réel plaisir que de passer la journée entière à se dépenser, dehors, à genoux sur la roche, sans aucune distinction d'origine ni de niveau entre nous et tous animés de la même passion. Depuis quelques jours, le soleil tapait si fort que l'on se serait cru en été, et, malgré les vêtements amples et les larges chapeaux, il était difficile de ne pas finir la peau du visage et des poignets brûlée.

J'avais vu l'appel manqué lors de ma pause déjeuner – cette demi-heure pendant laquelle, après s'être rafraîchi avec des bouteilles d'eau ou une attaque aquatique de son Armaldo, on dévore deux sandwichs à même le chantier. Alertée par le ton grave de ma mère dans le message qu'elle m'avait laissée, je l'avais, suivant sa demande pressante, immédiatement rappelée. Et puis, j'étais allée voir mon tuteur pour lui annoncer, confuse, un peu hagarde, entièrement déroutée, que je ne pourrais malheureusement pas mener mon stage à son terme : il y avait eu un décès dans ma famille, mes proches avaient besoin de ma présence, je devais rentrer à Kalos aussi vite que possible. J'avais comme une chape de brume dans mon esprit, à ce moment-là, comme un creux dans ma poitrine : je n'avais pas encore vraiment réalisé ce que l'on venait de m'apprendre. J'essayais pourtant, je me répétais « Oncle Léopold a eu une crise cardiaque, Oncle Léopold est mort », comme on se répète un mantra ou la liste de vocabulaire de latin à savoir pour le lendemain ; mais ce n'étaient que des mots, des images plaquées, cela avait même moins de réalité encore que lorsqu'avant de s'endormir, une angoisse nous tiraille et que l'on se prend à imaginer qu'il arrive malheur à nos proches, au point que seul, allongé dans son lit, on se trouve bientôt couvert de sueur et tremblant à vouloir à tout prix parler à quelqu'un pour tenter de se rassurer. Je remarquerais ensuite qu'il en allait souvent ainsi, toujours peut-être, dans les décès comme dans les séparations. On est d'abord frappé par le choc ; mais ce n'est qu'ensuite, dans les jours qui suivent, les semaines, que l'on se rend peu à peu compte de tout ce que cette disparition implique et que l'on réalise pleinement.

Par chance, le tuteur se montra très compréhensif : il m'exprima ses condoléances et m'autorisa à ne pas finir la journée mais à quitter dès à présent le chantier, me demandant seulement d'effectuer mon rapport auprès du superviseur principal avant que je ne m'en aille pour de bon. Comme le camion qui faisait chaque jour la navette entre le site et le laboratoire de recherches dans lequel nous dormions ne partait qu'en fin d'après-midi, je rentrai à pieds, Amadis et Lohengrin à mes côtés – heureusement, le labo n'était pas très loin. Sur le chemin, je pleurai un peu ; mais c'étaient encore des larmes vides, presque sèches. Mon esprit s'inclinait sous le poids de cent pensées contradictoires et je restais silencieuse, encore trop étonnée.

Dans le laboratoire, j'obtins l'autorisation de me connecter à l'un des ordinateurs pour réserver un vol jusqu'à Flusselles ; là-bas, un chauffeur viendrait me chercher pour me conduire jusqu'à Mozheim. À dos de l'un de mes Pokémon Oiseaux, j'aurais pu partir immédiatement, d'autant que je sentais qu'un vol à l'air libre m'aurait fait du bien ; mais il fallait aussi transporter ma valise et je ne pouvais imposer ce poids supplémentaire, qui plus est difficile à porter, sur une si longue distance à l'un de mes compagnons. Les funérailles terminées, je ne reviendrais en effet pas sur le site : c'était ma dernière semaine de stage. Mon professeur à l'université, par gentillesse, me le validerait d'ailleurs quand même, invoquant le fait que je l'avais presque entièrement mené à bien. Quant au prix de l'avion, forcément élevé pour un vol le jour-même, ce n'était pas un problème : l'un des avantages de s'appeler Freimann, c'était que, quoi que mes parents pussent penser de mon genre de vie actuel, ils continuaient à me tenir hors risque de tout souci d'argent.

Après une douche rapide pour me débarrasser de la sueur et de la poussière que l'on accumulait forcément en travaillant sur un site de fouille, je bouclai ma valise, réglai mon départ à l'accueil et appelai un taxi qui me conduisit à l'aéroport. J'atterris à Kalos à dix-huit heures passées et, comme prévu, un chauffeur en belle voiture noire m'attendait. Nous arrivâmes à Mozheim aux alentours de vingt-et-une heure et, sans même passer par chez moi, prîmes immédiatement la route du manoir de Louis où toute la famille était déjà réunie pour le début de la veillée funèbre. Oncle Léopold était mort prématurément, mais il avait tout prévu : son cercueil, en acajou massif, l'attendait déjà, il avait exprimé ses dernières volontés sur une lettre officielle et il ne faisait aucun doute que son testament était signé depuis plusieurs années et régulièrement mis à jour chez le notaire. Nul ne savait s'il avait senti la mort venir, mais il semblait un devoir pour un membre d'une ancienne famille aristocratique doublé d'un grand homme d'affaire d'être constamment prêt à tout et en règle, jusque dans le décès.


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Ada Freimann
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Lun 23 Avr - 21:30
Oncle Léopold avait toujours été pour moi une figure à la fois bienveillante et intimidante. Il était l'aîné de trois frères, dont le plus jeune était interné en maison de repos à Batisques, et d'une sœur, morte sans avoir eu d'enfants. Depuis que son père, le vieux patriarche prénommé Louis, comme mon cousin, s'était estimé trop âgé pour conserver la société, il était le patron de l'entreprise familiale, dont la charge devait revenir à son fils aîné lorsque sa propre mort viendrait.

Dans mes souvenirs d'enfance, Oncle Léopold était un homme très grand et très épais, avec un ventre et un torse massifs sous son riche gilet émeraude aux boutons dorés, des vestes et des pantalons toujours gris anthracite, de volumineuses moustaches qui formaient un carré avec sa petite barbe bien taillée et, sous ces sillons blancs et gris de poils soigneusement peignés, un visage joufflu, assez rougeaud, avec un sourire enjoué lorsqu'il nous tenait, Louis et moi, par les bras et nous faisait tournoyer en nous soulevant de terre pour « faire l'avion », comme nous le lui demandions. Il était aussi cette statue imposante, rivée à son fauteuil au fond de son bureau sombre, en contre-jour devant la fenêtre, fumant de gros cigares qui donnaient à la pièce cette odeur si particulière et signant des piles de papiers ou rédigeant des lettres en levant vers nous ses gros sourcils sévères pour nous demander pourquoi nous le dérangions. Moi, qui ne le voyais qu'occasionnellement, lorsque mes parents me déposaient chez Louis, ce qui arrivait quand même très régulièrement, je le trouvais gentil : il s'intéressait à ce que j'aimais et à ce que je voulais faire, il demandait aux domestiques d'être à l'écoute de mes désirs, il avait toujours le mot pour rire, il nous recevait dans son bureau, Louis et moi mais aussi mes sœurs ou Otto, même quand il avait beaucoup de travail, il veillait à s'intéresser un peu à chacun d'entre nous. Cependant, je savais qu'il n'était pas toujours aussi souple à l'égard de ses fils. Louis le trouvait extrêmement sévère. C'était un homme rigoureux, très droit dans ses principes, exigeant envers lui-même comme envers les membres de son entourage vis-à-vis desquels il nourrissait de grandes attentes – ses employés et ses deux fils – et je l'avais plus d'une fois vu réprimander vertement Louis ou Otto, avec une sécheresse de paroles telle qu'il me figeait sur place et me donnait à moi aussi, pourtant simple observatrice, envie de pleurer. Je savais qu'Otto avait très peur de lui ; Louis m'avait d'ailleurs dit qu'il pensait que sa relation avec Oncle Léopold était l'une des raisons pour lesquelles le jeune homme était parti étudier à Unys dès qu'il l'avait pu, après son baccalauréat. Mais Louis non plus n'était pas très à l'aise en présence de son père.

Je l'avais remarqué peu à peu, en grandissant, comme on comprend des non-dits. Lorsqu'ils étaient enfants, Oncle Léopold accordait une grande liberté à ses fils, tout comme il me donnait l'impression de ne porter aucun jugement sur moi et me laissait faire à peu près tout ce que je voulais dans le grand manoir et son parc, tant que je ne perturbais pas sa tranquillité outre mesure, bien sûr. Mais au fur et à mesure que les deux garçons devenaient adolescents, leur père se montrait plus distant avec eux, plus autoritaire. Il leur faisait comprendre qu'il avait certaines attentes précises à leur sujet, le modèle du jeune homme de bonne famille sérieux et respectable, et leur parlait très durement ou de façon méprisante s'ils s'écartaient de ce cadre. Son attitude envers mes sœurs et moi avait aussi changé : il attendait, comme notre père, qu'en tant que Freimann, nous fussions irréprochables, et s'il se montrait très encourageatn à l'égard de ma grande sœur Frederica qui empruntait le chemin de la future bonne mère de famille, également douée et sérieuse et donc potentiellement apte à prendre en main certaines affaires, il ne cachait pas sa désapprobation quant à mon train de vie plus décousu, mon caractère indépendant et mon envie de devenir dresseuse de Pokémon.

« Tu es une jeune fille déterminée, Adeline », m'avait-il dit un jour qu'il m'avait prise seule à seul, « et c'est une très grande qualité lorsque l'on veut atteindre ses buts et devenir quelqu'un qui compte. Mais pourquoi accorder ainsi autant d'importance aux Pokémon ? Ton père m'a dit que tu lui parlais de devenir dresseuse, et que tu exprimais le désir de partir en voyage. C'est très bon, de voyager ; cela permet d'ouvrir l'esprit et d'avoir des idées que l'on n'aurait peut-être pas formées en restant chez soi, quoi qu'il vaille sans doute mieux attendre d'avoir grandi un peu pour en profiter d'une façon plus fructueuse et savoir éviter de se mettre en danger. Mais pourquoi les Pokémon ? As-tu conscience qu'être dresseur est tout sauf une situation convenable pour une personne issue d'une famille comme la nôtre, qui pourrait jeter le discrédit sur ta future descendance, si tant est que l'on parvienne à prolonger la lignée avec une profession si instable qui n'assure aucune sécurité financière ? Bien sûr, il est possible d'accéder à certains postes, tels que champion d'arène, qui sont, me semble-t-il, rémunérés par la Fédération Kalosienne de Dressage et de Coordination de façon régulière ; mais as-tu conscience du fait que gagner sa vie en se livrant à des combats de créatures contre le premier passant venu est extrêmement trivial et indigne d'un membre d'une famille comme la nôtre ? Les Pokémon ne sont que des bêtes, tu ferais mieux de te consacrer à tes études et d'apprendre à connaître ceux que tu seras amenée toute ta vie à côtoyer, les Hommes ! »


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Ada Freimann
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Sam 28 Avr - 23:19
Le chauffeur me déposa au bout de la longue allée pavée où une domestique que je connaissais bien patientait, probablement avertie de mon arrivée imminente. Mais après que je l'eus saluée et que l'on eut déchargé ma valise, je lui demandai « Attendez un instant, s'il vous plaît », et m'éloignai sans plus de formes vers le parc à ma droite. Lohengrin avait déjà compris ce à quoi je pensais : au lieu de continuer à me suivre de la démarche un peu périlleuse que semblent avoir les Lakmécygne sur la terre ferme, il me dépassa soudain de son vol gracieux pour aller se poser, plusieurs dizaines de mètres plus loin, sur la surface du lac qui démarrait ici, en arrière du manoir, et où l'attendait son frère, le Lakmécygne gris de Louis, Perceval.

Salut, Percy ! Je te confie Loh un moment, d'accord ? lançai-je, en souriant, à l'oiseau au plumage unique en parvenant à mon tour près de la rive.

C'était bien entendu une façon de parler : au contraire de Lohengrin, Perceval n'avait jamais vraiment voyagé et si, un jour, les deux Lakmécygne devaient affronter un danger, le mien saurait certainement mieux se défendre que celui de mon cher cousin – qui ne se tiendrait cependant pas en reste, comme j'avais pu le constater les quelques fois où nous les avions entraînés ensemble. Les deux frères étaient en tout cas toujours heureux de se retrouver et Perceval lança son long cri rauque pour m'exprimer son contentement, bientôt imité par Lohengrin. Je leur souris et leur adressai un signe de la main avant de repartir vers Izabel, qui n'était plus en vue de l'endroit où je me trouvais – je lui avais dit de ne m'attendre qu'un instant mais le lac était tout de même un peu éloigné de l'allée, j'espérais qu'elle aurait compris où j'allais.

Elle ne fit aucun commentaire à mon retour et nous entrâmes en silence dans le manoir, tandis que le chauffeur éloignait la voiture et qu'un autre domestique entreprenait transporter ma valise dans la chambre où je logeais à chacun de mes séjours ici. Tous étaient en livrée noire : l'ensemble de la maison était en deuil, la gravité et même la tristesse se peignaient sur les visages, et je me sentis soudain détonner avec mon t-shirt bleu et mon corsaire qui laissaient apparaître le bronzage de mes bras et de mes jambes – j'avais mis des vêtements propres après la douche rapide que j'avais prise juste avant de quitter Johto, mais je n'avais pas eu le temps de laver les deux seules tenues un peu élégantes que j'avais emportées là-bas. Je ne m'étais, de toute façon, rendue aux Ruines d'Alpha avec aucun habit dans ma valise qui convînt pour des obsèques, et comme nous n'étions pas passés par chez moi ni chez mes parents avant de nous rendre au manoir... Mais alors que nous avancions dans le hall et que je m'interrogeais sur la possibilité de trouver ici une autre tenue que je pourrais enfiler avant de rejoindre ma famille, le bruit d'une porte qui se fermait me fit lever la tête ; et je vis apparaître, en haut des escaliers, une tignasse rousse et un visage que je ne connaissais que trop bien... Visage qui s'éclaira dès que sa propriétaire m'aperçut.

Ada !

L'adolescente se mit à descendre les escaliers au pas de course, me faisant presque craindre qu'elle ne tombât, tandis que je m'avançais également vers elle et lui tendais mes bras :

Mishka !

Elle passa la dernière marche et je la serrai contre moi.

Je suis si contente de te revoir !
Moi aussi !

Me résignant enfin à la lâcher après plusieurs secondes d'une profonde étreinte, je l'écartai un peu de moi tout en conservant mes mains sur ses épaules et l'observai. Mishka, ma petite Mishka ! Cela ne faisait que trois semaines que j'étais partie en stage, trois semaines pendant lesquelles elle gardait seule – ç'avait été son choix – l'appartement de Mozheim dans lequel nous habitions toutes les deux, et trois semaines que nous discutions par écrans interposés au moins tous les trois jours, mais j'étais sincère, elle m'avait manqué et j'étais vraiment ravie de la revoir ! Ses yeux bleus toujours lumineux, ses petites fossettes, ses beaux cheveux roux soyeux... Si je m'écoutais, je n'aurais pas cessé de lui répéter combien je la trouvais jolie. Mais elle avait déjà repris la parole, pour me demander :

Tu as fait bon voyage ?
Oui, bien sûr !
Ça n'a pas dû être facile d'aller de Johto à Kalos en une seule après-midi, non ?
Oh, tu sais, en avion, c'est plutôt rapide... Mais j'arrive quand même assez tard.
Mais non, nous t'attendions pour cette heure-ci ! Tout le monde est en haut.
Otto est déjà là ? m'étonnai-je.
Oui, il est arrivé il y a à peu près deux heures.
Ah bon ? Il a fait vite... Mais, même en avion, Johto restait plus éloignée de Kalos que ne l'était Unys ; et Otto était après tout le premier concerné par le décès avec Louis et leur mère, il n'avait donc pas dû perdre une minute pour rentrer chez lui. Penser à Louis et à Otto me faisait inévitablement penser à la tristesse qu'ils devaient ressentir, et je réalisais d'ailleurs que j'avais soigneusement évité d'évoquer Louis jusqu'à présent, mais j'étais en pleine discussion avec Mishka, ce n'était pas précisément le moment pour m'attarder sur mes émotions : j'aurais bien assez de temps pour ce faire lorsque j'aurais rejoint la salle où était organisée la veillée funèbre, à l'étage. Et toi, tu es arrivée vers quelle heure ?
Dix-sept heures. Je n'avais pas cours aujourd'hui, c'est Madame qui m'a prévenue, et ils sont venus me chercher en voiture. J'ai un peu aidé à organiser avec Frederica et Alexie.
D'accord. J'étais agréablement surprise qu'ils aient ainsi pensé à elle ; mais la situation était spéciale pour tout le monde. Et là, qu'est-ce que tu faisais ?
Je sortais simplement pour prendre un peu l'air...

Je hochai la tête à la réponse de Mishka, mais n'ajoutai rien. Cette dernière phrase de sa part me laissait pensive : c'est vrai, si elle était déjà là depuis plus de quatre heures, parmi lesquelles sans doute un bon laps de temps passé dans cette pièce fermée avec le cercueil sur un côté et des gens graves tout autour, dont certains dévastés, il était normal qu'elle ait eu envie de faire une pause un moment... Nous étions là pour des obsèques : depuis que j'avais appris la nouvelle, mon esprit avait encore trop tendance à écarter ce fait de ma conscience immédiate, mais c'était certainement pour moi une façon de me protéger de la vague de tristesse qui ne manquerait pas de m'envahir à un moment ou à un autre, peut-être lorsque j'entrerais dans la fameuse pièce et que je verrais le corps de mon oncle – défunt – ou que je saluerais Louis, qui avait perdu son père. Louis... Pour le moment, j'étais encore loin de réaliser la réalité de ce décès. Nous étions dans la maison du mort ; et pourtant, je n'avais pas l'impression que ce manoir ne fût plus à lui, que sa présence ait déjà commencé à s'estomper. Il me semblait encore pleinement là. C'était sûrement pour cela que je m'attardais ainsi à discuter avec Mishka, outre mon plaisir de la revoir, plutôt que d'aller immédiatement saluer mes proches dans la chambre funèbre. C'était aussi pour cela que les obsèques duraient plusieurs jours, là que résidait l'intérêt de la veillée funéraire : faire le dernier adieu que l'on n'a pas pu prononcer alors que la personne était encore vivante, laisser le temps aux proches de réaliser la mort et leur permettre d'entamer le travail de deuil.


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Ada Freimann
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Dim 29 Avr - 15:02
J'observai à nouveau Mishka des pieds à la tête : elle portait une superbe robe noire, longue, opaque et serrée, bien plus distinguée que la plupart de ses vêtements et avec laquelle je ne l'avais encore jamais vue.

Mais tu es d'une élégance ! m'exclamai-je, admirative.
Ah ! Merci... Oh, mais oui, j'y pense ! Je, euh... Comme je n'étais pas sûre que tu aurais le temps de repasser à l'appartement prendre un vêtement qui convienne, j'ai emmené une de tes robes noires... J'espère que cela ira...
C'est vrai, tu as fait ça ? Mishka, tu es parfaite ! Merci ! Tu me sauves ! Ce n'était pas tant moi que cela aurait gêné de se présenter habillée comme je l'étais à la veillée funèbre que le reste de ma famille, mais la situation demandait quand même un certain respect des convenances pour ne froisser personne, y compris le mort, le premier à y être attaché, et j'étais donc soulagée de ne pas avoir à demander à une domestique si elle n'avait pas une solution de secours pour éviter tout scandale. Comme à son habitude, Mishka rougit un peu :
Ce n'est rien, j'espère que cela conviendra... C'est dans ma chambre... Tu viens avec moi ?
Bien sûr ! Excusez-moi, Izabel, repris-je en me retournant vers la domestique qui patientait toujours à côté de moi, je monterai dans un moment, vous n'êtes pas obligée de m'attendre !

La femme en robe noire s'inclina légèrement en signe d'assentiment, et j'emboîtai sans plus attendre le pas à Mishka. Quand j'entrai dans la pièce derrière l'adolescente, la première chose que je repérai fut la petite boule de poils rose aux longues oreilles qui s'agitait sur le lit, près d'un oreiller.

Lily ! Comment tu vas ?
Chuchhhh !

Reconnaissant ma voix, la Chuchmur s'était retournée et avait bondi vers moi : je posai ma main sur sa tête dans une salutation affectueuse tout en parcourant la pièce du regard. C'était la chambre d'amis la plupart du temps attribuée à Mishka lorsque nous séjournions dans le manoir de nos cousins et elle n'avait donc presque pas changé depuis notre dernier passage ici, bien que ma jeune sœur, toujours réticente à s'imposer, en eût à peine orienté la décoration. Ces draps, ces rideaux, ces meubles et ces bibelot colorés me paraissaient cependant un véritable repos pour l'esprit après le hall sombre où tous étaient vêtus de noir – une accalmie avant mon entrée dans la salle de la veillée funèbre où l'obscurité reprendrait le dessus, puis tous les jours qui suivraient, consacrés aux obsèques. Mishka était en train de fouiller dans le grand sac qu'elle avait posé au pied du lit.

Voilà, fit-elle en en extrayant une masse de tissus noirs. Je suis désolée, euh... elle doit être un peu froissée... je...
Merci ! Mais non, ne t'excuse pas, ce n'est pas grave, ça ira très bien ! Merci beaucoup d'y avoir pensé !

Mishka me tourna le dos pour, apparemment, s'occuper de Lily, tandis que je me plaçais face au miroir afin de me changer. Il me semblait que cela faisait une éternité que je n'avais pas mis cette robe et je n'étais pas certaine qu'elle m'allât encore, mais en réalité, cela faisait déjà plusieurs années que j'avais cessé de grandir – j'avais atteint assez jeune mon mètre soixante-et-onze – et le vêtement tomba étonnamment bien sur mes nouvelles formes. C'était une robe à la fois simple et avec, pourtant, des largeurs de pans de tissus qui me semblaient inutiles : dans l'ensemble, je ne la jugeais pas très harmonieuse et j'aurais sans doute pu trouver mieux chez mes parents, si j'avais eu le temps d'y passer. Mais elle m'évitait au moins de me présenter devant ma famille en t-shirt et en short, et ce serait suffisant.

Eh bien, on dirait qu'elle me va, commentai-je en me retournant vers Mishka pour lui signaler que j'avais terminé.
Ah oui ! Euh... tant mieux...
Tu es mieux habillée que moi ! ajoutai-je en riant un peu, puisque ma sœur s'était relevée et que je pouvais à nouveau admirer la très élégante robe qu'elle portait et la comparer avec la mienne, qui ne s'accordait définitivement plus avec mes goûts actuels.
Ah ! Pardon ! Je suis vraiment désolée ! Ah, mais attends, si tu veux, on peut échanger nos robes ! Il faut juste que je...
Mais non, non, garde la tienne, elle te va très bien ! la tempérai-je immédiatement, d'un ton gentil mais ferme. Et celle que je porte me convient tout à fait, ne t'inquiète pas.

J'aurais pu ajouter que ce n'était pas tant la robe que le problème de tout ce noir, la symbolique du deuil, de ce qui m'attendait là-haut, mais je me limitai à marquer une pause dans le dialogue. Quelle que fût la couleur dans laquelle nous aurions pu nous habiller, mon oncle serait mort, de toute manière, et j'aurais eu à affronter ce décès. Remarquant sans doute que j'avais plongé dans mes pensées, comme elle le remarquait toujours, Mishka aussi avait gardé le silence, conservant seulement ses yeux posés sur moi : lorsque je relevai les miens, ce fut pour croiser son regard.

Et toi, est-ce que ça va ? l'interrogeai-je alors d'un ton soudain attentif – car depuis tout à l'heure que je lui parlais, et alors qu'elle était arrivée au manoir bien avant moi, je réalisais que je ne lui avais pas encore demandé comment, de son côté, elle vivait le décès. Elle hocha la tête.
Ça va, ne t'inquiète pas, fit-elle avec un léger sourire, de ceux qui se veulent rassurants.

J'acquiesçai à mon tour, bien que je fusse toujours préoccupée. Lorsque notre famille rencontrait des bouleversements, Mishka se tenait toujours à l'écart, toujours compatissante, discrète, montrant peu de tristesse, se présentant comme un appui possible pour soulager et réconforter ceux qui se tournaient vers elle. Je l'avais déjà constaté plus d'une fois ; son comportement, ce soir, me confortait encore dans mon impression. Elle était pourtant plus jeune que moi et aurait eu le droit d'exprimer sa tristesse, elle aussi. Mais peut-être la disparition d'Oncle Léopold ne la touchait-elle véritablement que peu ? Après tout, à l'inverse de mes autres sœurs et de moi, elle n'avait pas de souvenir de sa petite enfance en sa compagnie, ayant été adoptée par mes parents alors qu'elle avait déjà six ans. De plus, même ensuite, elle l'avait moins vu que Rica ou moi, que nos parents, même en l'absence d'obligation, déposaient souvent chez nos cousins dont nous étions plus proches en âge que Lexie et Mishka. Ma sœur adoptive avait enfin toujours eu une place un peu à part dans la famille, et je savais ainsi qu'Oncle Léopold, parmi tant d'autres, ne la reconnaissait pas comme étant pleinement une Freimann. Je n'aurais donc pas été étonnée que son décès la frappât moins que moi.

Bon, eh bien... Il est temps que je monte, déclarai-je enfin, après une longue inspiration, en regardant encore dans le miroir. Dans le reflet, je vis Mishka, Lily sur ses genoux, qui acquiesçait et souriait gentiment. Toi, tu restes un peu là ?
Oui... si cela ne te dérange pas ?
Non, tu as raison. Repose-toi.
Bonne chance !

Je la regardai : elle me souriait encore, et je lui rendis son sourire. C'était une formule étrange, un « bonne chance », dans cette situation, mais il me faudrait en tout cas du courage lorsque j'entrerais dans la pièce, et il était sans doute préférable que je fusse seule pour cela. Je quittai la chambre de Mishka, regagnai le hall et montai les escaliers : Izabel avait disparu, tant mieux. J'ignorais si elle comptait m'annoncer. Parvenue devant la porte d'où il me semblait que Mishka était sortie, je me tins quelques instants immobile, rassemblant mes esprits ; je pris une inspiration et, enfin, je l'ouvris.


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Ada Freimann
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Lun 30 Avr - 23:48
Louis était le fils aîné d'Oncle Léopold et c'était donc à son égard que les attentes du père de famille étaient le plus élevées, à son encontre qu'il se montrait le plus sévère. Il était en effet l'« héritier », celui qui, comme son père avant lui, se verrait léguer le manoir familial et surtout... l'entreprise, à la gestion de laquelle Léopold avait initié ses fils dès qu'ils avaient été en âge. Cela faisait peser sur lui une pression dont il ne voulait pas. Ainsi, alors que Léopold laissait Otto, le petit frère, plus ou moins libre de ses loisirs et de qui il fréquentait, il exerçait sur Louis une surveillance constante, apposant son jugement sur la moindre de ses réalisations ou de ses activités et n'hésitant pas à lui interdire ce qu'il jugeait inapproprié. Les punitions étaient aussi extrêmes : alors que j'avais également parfois vu Otto, lors de mes séjours au manoir, en subir quelquefois, Oncle Léopold se montrait beaucoup plus intransigeant envers Louis qu'il lui arrivait d'enfermer dans sa chambre pendant deux jours entiers, chargeant une domestique de lui apporter de maigres repas sans qu'elle ne soit autorisée à lui parler, afin de lui « enseigner la discipline ». Il avait également forcé ses deux fils à entreprendre, après le bac, des études de commerce, toujours dans l'optique de reprendre la charge de l'entreprise familiale lorsqu'il serait devenu trop âgé pour la diriger : Otto ne devait normalement pas être concerné, mais Oncle Léopold mettait un point d'honneur à ce qu'il se voie également dispenser les bases d'une formation au cas où il devait arriver quelque chose à Louis, quoiqu'il montrât clairement – je reconnais avec regret que je n'y prêtais pas vraiment attention, de leur vivant, je n'ai commencé à le réaliser qu'après la mort d'Otto – qu'il ne fondait que très peu d'espoirs sur son cadet, trop dispersé et perturbateur à son goût. Cette décision avait été source de longues disputes et discussions dont j'avais en partie été témoin entre Louis, le premier concerné, et son père, quoique ces « discussions » en fussent le plus souvent réduites à des plaidoiries interminables de la part de mon cousin face à une statue humaine qui lui répétait que non, sa décision était prise, il irait étudier le commerce, il n'avait tout simplement pas le choix car c'était fondamental pour un Freimann destiné à devenir le prochain directeur de l'entreprise – les rares fois où Louis avait osé avancer qu'il ne désirait pas reprendre la société s'étaient soldées par le « Deux jours dans ta chambre, et ferme les rideaux, je ne veux pas te voir aux fenêtres. Ça te fera réfléchir. » Le « compromis » auquel ils étaient finalement arrivés était en faveur d'Oncle Léopold tout en lui donnant l'impression de faire preuve de souplesse envers son fils : Louis ferait ses études de commerce et dans l'école que son père avait choisie, mais en contrepartie, il serait libre de ses loisirs et pourrait ainsi, comme il le souhaitait, se consacrer à son violon ou à la peinture, activités qu'Oncle Léopold jugeait de peu d'intérêt. Lorsque, quelques années plus tard, ç'avait été au tour d'Otto d'entamer ses études supérieures, il avait lui aussi dû suivre la même filière que son frère ; cependant, lui avait eu le choix de sa spécialité, et il avait même pu obtenir l'accord de son père pour partir à l'étranger, passé la première année, à Unys, dans une école certes rattachée à son école d'origine, mais publique, et se libérant ainsi – tout du moins pour un temps – de l'emprise que la famille avait, à Kalos, sur lui.

J'avais suivi cette évolution des rapport entre le père et le fils de ma position un peu éloignée, à la fois proche et en retrait ; j'avais serré les dents pour Louis et j'avais souffert pour – et avec – lui. Le commerce était une discipline entièrement étrangère à la nature de mon cousin, si doux et rêveur, artiste dans l'âme et qui percevait la beauté et l'émotion que peut procurer chaque objet bien avant de s'intéresser à son prix ou à la question de si oui ou non il était rentable. Je savais que devoir décider de licencier tels employés parce que l'entreprise traversait des difficultés, accepter telle proposition et donc refuser les dix autres ou accorder une promotion à celui-ci et par conséquent se mettre à dos pour toujours celui-là aurait été une torture pour lui, l'aurait gâté à jamais – ou plutôt, c'était ainsi que je voyais les choses, ainsi que je voyais Louis, comme mon cher cousin préféré, un peu plus grand et plus mature que moi, si bon, si doué, mais aussi fragile, à préserver. Certaines scènes de mon enfance me montraient ce qui unissait le père et son fils : tous deux passionnés de nature et de sorties en forêt, en toutes saisons et par tout temps, grand soleil, pluie, neige ou tempête, de jour comme de nuit, tous deux plus à l'aise dans leur manoir de basse montagne que lorsqu'il fallait séjourner en ville ou, pire que tout, paraître à la capitale, tous deux peut-être entourés d'une grande société, mais ayant en réalité peu d'amis proches, tous deux responsables, sérieux et réfléchis, accordant plus d'importance à être honnêtes avec eux-mêmes qu'à se faire entièrement comprendre des autres... Louis me paraissait ressembler bien plus à Oncle Léopold qu'à sa mère, ma Tante Sophie, une femme pâle et silencieuse qui m'avait toujours donné l'impression d'être trop effacée pour cette famille, bien que son mari se montrât tendre avec elle. Mais au fur et à mesure que nous grandissions, je m'étais peu à peu mise à trouver qu'il n'y avait pas plus différent de Louis que son père.

Mon regard était biaisé, cependant, par le fait que j'adorais Louis, et que je m'opposais donc à tout ce qui pouvait faire son malheur. Un autre des points qui me déplaisaient dans l'intransigeance dont faisait preuve son père à son égard me concernait directement : Oncle Léopold désapprouvait en effet l'extrême proximité que mon cousin et moi avions nouée au fil des années. Enfant, déjà, dès que j'avais été en âge de parler et marcher et que mes parents me laissaient, avec ma grande sœur, chez ma tante et mon oncle lorsque leur travail les obligeait à s'absenter, je demandais – d'après ce que l'on m'avait rapporté – à jouer avec mon cousin, bien qu'il eût quelques années de plus que moi. Nous étions rapidement devenus très complices et, par la suite, notre entente ne s'était jamais étiolée ; elle s'était même largement renforcée, lorsque nous nous étions mis à grandir. Mais notre entourage n'avait jamais vu d'un très bon œil cette trop grande promiscuité entre deux cousins. Que nous éprouvions de la sympathie l'un pour l'autre, soit ; que nous soyons amis, voire même meilleurs amis, pourquoi pas. Mais son père avait un jour dit à Louis que s'il éprouvait quoi que ce soit de particulier pour moi, il devait immédiatement me bannir de son entourage, que j'appartienne à notre famille ou non, et se repentir de son sentiment mille fois. Et que quoi qu'il lui dise, nous devions impérativement arrêter de nous comporter comme nous le faisions en public : nous n'étions plus des enfants et nous étions cousins, et non pas fiancés. Nous devions conserver entre nous une distance raisonnable.

Je n'avais pourtant pas l'impression que nous montrions quoi que ce soit devant les autres : Louis était toujours extrêmement gêné même que je lui prenne la main devant des membres de notre famille, ce qui, je le reconnais, ne m'empêchait pas de le faire, et lorsque je le voyais sourire, je songeais que j'avais bien fait de persévérer. Mais le regard critique de son père, qui ne faisait, en réalité, que traduire celui de toute la société autour de nous, jouait une grande part dans la culpabilité dont il se sentait chargé en raison des sentiments qui l'unissaient à moi.

Car quelle que soit la réprobation que nous pourrions subir de la part de notre famille, de notre entourage, de la société, du monde entier, j'étais sûre d'une chose : j'aimais Louis. De tout ce dont était composée ma vie, cet amour était le plus important pour moi. Et je savais très bien que Louis m'aimait aussi.


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Ada Freimann
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Dim 13 Mai - 0:04
J'ouvris la porte d'un geste lent et sans frapper.

La pièce m'apparut sombre, seulement éclairée de lueurs incertaines. Aucune clarté ne parvenait du dehors, de lourds rideaux ayant été presque entièrement tirés sur les fenêtres à travers les interstices desquelles se distinguait un ciel déjà presque nocturne à cette heure tardive ; les deux lampadaires qui avaient été allumés, de style ancien, ne diffusaient qu'un halo jaune tamisé, et les quelques cierges qui brûlaient autour du cercueil ajoutaient plus d'ombres que de lumière à l'ensemble. Ma tante Sophie et ses deux fils, Louis et Otto, se tenaient debout, alignés, juste en face de la porte, devant le cercueil et le petit autel qui occupaient presque tout un côté de la pièce. Tandis que ces trois proches du défunt demeuraient immobile et silencieux, dignes veilleurs du corps qui accueillaient tous les nouveaux arrivants dans la pièce, prêts à recueillir les paroles de condéalances, d'autres membres de la famille, amis ou connaissances conversaient à ma droite, réunis en petits groupes et provoquant ensemble un brouhaha bas mais sonore ; mais je conservai d'abord mes yeux fiixés sur la veuve et ses deux enfants.

Tous trois avaient l'air grave, les yeux rougis, les traits à la fois tirés et troublés, comme partagés entre l'étonnement et une tristesse inextinguible contre laquelle il fallait lutter ; bien sûr, ce fut le regard de Louis que je croisai d'abord, l'ayant cherché dès que j'eus ouvert la porte et lui ayant levé la tête vers moi, et dans ses yeux qui s'agrandirent lorsqu'ils se posèrent sur moi, je vis l'expression d'un profond désarroi tel que je n'en avais peut-être jamais rencontré. Je ressentis moi-même comme un coup au cœur en entrant dans la pièce – en voyant le cercueil, les cierges, les regards chargés de tristesse, en pénétrant cette atmosphère de lourde obscurité – ç'avait été mon oncle, quelqu'un que j'avais apprécié et en présence de qui j'avais passé de nombreuses journées de ma vie. Évidemment que sa mort me touchait.

Je m'avançai droit vers ma tante, debout face à l'entrée devant la tête du cercueil. Elle était maigre et plus petite de taille que moi et, en cet instant, elle me paraissait extrêmement fragile. On voyait à ses yeux et à ses traits fatigués qu'elle avait beaucoup pleuré et de nouvelles larmes semblaient à tout instant sur le point de jaillir, mais ce fut aussi avec un air étrangement hébété qu'elle me regarda approcher. « Ma tante... » Je n'hésitai qu'un instant : devant l'impression d'infini abandon qui semblait se dégager d'elle, je la pressai doucement contre moi. En de telles circonstances, le fait d'avoir été proches ou non n'avait plus de sens : tout ce qui importait, c'était de montrer que l'on partageait la même douleur. « Mes plus sincères condoléances. » Dans mes bras, Tante Sophie tremblait un peu et elle hocha la tête à plusieurs reprises, par de petits mouvements brusques et comme spasmodiques. Lorsque nous nous écartâmes l'une de l'autre et qu'elle me tint devant elle, je crus d'abord qu'elle allait me dire quelque chose, mais après avoir agité les lèvres dans le vide, elle acquiesça de nouveau : c'était sa façon de me remercier, car ses yeux étaient de nouveau humides et peut-être se serait-elle remise à pleurer si elle avait pu émettre un son. Je hochai la tête à mon tour, un air d'affliction partagée toujours sur le visage ; puis je me déplaçai à sa gauche, devant Louis.

Lui posait sur moi un regard direct, sans trembler, très droit dans son costume d'un noir d'ébène qui le faisait paraître plus grand encore qu'il ne l'était, les yeux plus ouverts que de nature, derrière ses fines lunettes. Un regard égaré, comme s'il attendait quelque chose de moi – mais quoi ? Quel réconfort ? Me tenir devant lui, lire dans ses yeux, sur son visage, dans sa façon raide de se tenir une émotion semblable me chamboula plus que je ne l'avais été depuis l'annonce du décès. C'était comme un abîme que je voyais en lui, et je ne pouvais rien faire – quels que fussent mes efforts, je ne pourrais rien faire pour le combler ! Mais ce n'était rien – je ne le savais pas encore, mais ce n'était rien par rapport à ce que je percevrais en lui à la mort d'Otto, dix mois plus tard. Pour l'heure, il était en proie à la tristesse naturelle d'un fils qui a perdu son père – un fils qui n'a sans doute pas pu lui dire tout ce qu'il aurait voulu lui dire avant sa mort trop subite, un fils qui était en désaccord avec lui sur de nombreux points et qui n'a pas eu l'occasion de s'expliquer, ni de s'excuser, un fils aîné, également, sur les épaules duquel venaient de s'abattre, avec ce décès, la charge de l'entreprise familiale dont son père était le dirigeant et qu'il avait depuis sa naissance choisi de lui léguer malgré les refus que Louis avait plusieurs fois tentés, ainsi que le poids du nom Freimann, dont il était l'héritier. Sans doute était-ce pour toutes ces raisons réunies que Louis arborait un air si perdu lorsqu'il leva les yeux vers moi, sachant que je le comprendrais, mais je me sentais presque impuissante. J'aurais voulu lui apporter tout le réconfort du monde ; mais même ce réconfort-là ne pourrait effectuer son deuil à sa place, et dans cette pièce, le soir même de la mort, devant le corps du défunt, je ne pouvais que m'en tenir devant lui à la brève expression des condoléances d'usage.

Je pris ses deux mains dans les miennes et les pressai tout en le regardant de face. Je ne savais pas encore ce que je voulais lui dire : j'avais l'impression qu'il savait que je partageais sa douleur, qu'il savait que j'aurais aimé être avec lui dès l'annonce de la nouvelle, qu'il savait que j'aurais voulu le soulager d'une partie de sa tension, mais que je ne le pouvais pas, pas pour le moment, que les mots étaient inutiles entre nous, en tout cas ces mots de convention. Et pourtant, peut-être qu'une parole, un geste, déjà, aurait pu lui apporter un peu de réconfort. Ma plus grande envie – le geste qui me venait instinctivement – aurait été de le prendre dans mes bras, mais je me retenais de peur que cela ne parût pas convenable – je ne voulais heurter personne, à commencer par le défunt et par Louis lui-même qui devait respecter sa mémoire. Mais je réalisai que je venais d'embrasser Tante Sophie : alors, je devais aussi pouvoir étreindre Louis, un peu. Pour un geste sincère de réconfort.

Cela me fit du bien de le sentir contre moi et, je crois, à lui aussi. Pendant quelques secondes, je respirai à nouveau. Mon visage contre le sien, après un bref silence, je murmurai :

J'aurais aimé arriver plus tôt.
Merci d'être venue. Mais non, tu as fait vite...
Je resterai au manoir. Fais-moi signe si tu as besoin de moi...
Je crois avoir beaucoup à faire. Merci...

Nous avions parlé vite et à voix basse pour ne pas rester enlacés trop longtemps et, peu après son dernier mot, je m'écartai de lui et repris ses mains dans les miennes. Je les serrai un moment, le regardant avec intensité, tentant de lui transmettre en fixant simplement ses yeux tout le réconfort que je pouvais. Enfin, je me forçai à lâcher ses mains et me déplaçai devant Otto.


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Ada Freimann
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Mar 5 Juin - 20:18
Le frère cadet de Louis n'avait qu'un an de plus que moi et deux de moins que son aîné, mais nous n'avions jamais été proches. Depuis deux ans maintenant, il était parti étudier à Unys, si bien que même lorsque je revenais au manoir, il était généralement absent : cela faisait donc longtemps que je ne l'avais pas vu. Il était plus petit que Louis et avec des traits plus minces et pointus, se rapprochant en cela de sa mère ; il ressemblait beaucoup à son frère dans sa physionomie générale, mais tout chez lui paraissait plus sec et nerveux. De ce que je le connaissais, il semblait pourtant d'un naturel réservé et gentil ; mais Louis me disait qu'il éclatait parfois dans de violentes colères, dirigées contre rien de précis et – peut-être influencée par ce regard – je sentais moi-même en lui quelque chose d'instable, si bien que je n'avais jamais cherché à me rapprocher de lui plus que cela. Mishka, qui l'appréciait, me dirait qu'il souffrait surtout d'un profond manque de confiance en lui, et je ne saurais dire qui, en premier – de lui-même ou de nous – l'avait mis à l'écart.

Otto était particulièrement pâle. Il tremblait légèrement et il avait, bien sûr, levé ses yeux sombres vers moi, mais, contrairement à ceux de Louis, j'étais incapable de déchiffrer les émotions que ceux-ci transmettaient. J'étais sincèrement compatissante, cependant, et, après avoir hésité un instant sur la façon de me comporter avec lui, je décidai de l'embrasser également, puisque j'avais étreint son frère et sa mère.

Je te présente toutes mes condoléances, Otto... Bon courage à vous pour surmonter cette épreuve.

J'effleurai également sa main, l'une de ses mains grandes, minces, belles, qui me mettaient mal à l'aise parce que – je l'avais plusieurs fois remarqué – elles ressemblaient trop à celles de Louis. Il inclina la tête et me dit simplement : « Merci, Adeline. » Comme ma grande sœur, il m'avait toujours appelée par mon nom complet. J'acquiesçai à mon tour et, sans plus m'attarder, je passai enfin à sa gauche où se trouvait le pied du cercueil.

Cela ne faisait pas deux mois que j'avais vu pour la dernière fois Oncle Léopold, et pourtant, j'eus un choc en découvrant son corps dans le cercueil ouvert. J'avais perdu ma grand-mère paternelle lorsque j'étais enfant, et je me souvenais que la vision du visage émacié et figé dans l'imposante boîte sombre m'avait déjà remuée ; mais ma grand-mère était alors très âgée et s'était affaiblie progressivement au fil des années et des mois qui avaient précédé son trépas. Nous l'avions vue maigrir, diminuer, cesser peu à peu de pouvoir bouger jusqu'à ce qu'un après-midi, elle s'endormît pour une sieste dont elle ne se réveilla pas. Aucune évolution de ce genre ne m'avait en revanche péparée, ne nous avait préparés, à la mort d'Oncle Léopold. Oncle Léopold était encore relativement jeune – cinquante-neuf ans – ; c'était un père, non un grand-père. J'avais eu des échos, par le biais de mes propres parents, des quelques problèmes de santé dont il avait souffert, ces dernières années, et j'avais également un peu échangé à ce sujet avec Louis ; mais je ne croyais pas que ce fût rien de grave. À chaque fois que je voyais mon oncle, je lui trouvais l'air admirablement en forme : toujours aussi actif, imposant tant par son physique que par sa voix et ses manières, Oncle Léopold me faisait l'effet d'un monument immortel tant je n'imaginais pas que sa solidité, qui ne se permettait jamais aucun assouplissement, dût malgré tout rompre un jour. La dernière fois que j'avais rendu visite à mon cousin chez lui, encore, nous étions parti pour une randonnée en montagne d'une journée durant laquelle il nous avait fallu marcher plusieurs heures et parfois même escalader – c'était un type de sortie habituel à nous trois lorsque mon oncle voulait me parler – et il n'avait fait montre d'aucun signe, même minime, de faiblesse – tout du moins, aucun que j'eusse remarqué. Et pourtant, ce matin même, il s'était écroulé sous le choc d'une attaque cardiaque et, bien qu'amené en urgence à l'hôpital, n'avait pu être ranimé ; nul ne savait s'il avait souffert de signes précurseurs les jours qui avaient précédé, car il semblait qu'il n'en eût pas parlé. Il avait suffi d'une seule fulgurante attaque cardiaque pour terrasser ce fier père de famille et grand patron d'entreprise qui s'était si longtemps dressé à la tête des Freimann sans jamais plier – et qui, brusquement, devait chuter, disparaissant avant son propre père, laissant une veuve, deux enfants et l'immense masse de ses employés dans la stupeur hébétée que l'on ressent face à une catastrophe à laquelle on ne s'attendait pas et qui transformera, on le devine à peine, tout l'ordre du monde que l'on connaissait.

Et Oncle Léopold me paraissait amaigri et vieux – si amaigri, si vieux – dans ce cercueil où il reposait. Il avait été habillé de l'un de ses plus élégants costumes vert émeraude aux motifs riches et discrets, non le plus sobre ni le plus classique, mais celui, sans doute, avec lequel on le reconnaissait ; ses mains étaient gantées de blanc, comme lors des sorties officielles, un attribut peut-être également choisi lors de la toilette pour cacher un vieillissement subit, et portaient leurs bagues ordinaires, dont, naturellement, l'alliance qui ornait l'annulaire depuis bientôt trente-et-une années. Elles étaient posées sur le pommeau délicatement sculpté de la canne dont il aimait s'accompagner lorsqu'il paraissait en public, non qu'elle donnât l'impression qu'il avait besoin d'un appui pour se soutenir, mais qu'elle accrût au contraire encore l'impression de force et d'infaillibilité qu'il dégageait : enterrée dans le cercueil avec lui, cette canne accompagnerait son âme pour son dernier voyage, comme un rappel du prestige qui était le sien ici-bas.

Mais ce fut son visage qui me frappa lorsque je posai les yeux sur lui. Très amaigri et creusé, il ne ressemblait en rien au visage d'Oncle Léopold tel que je le connaissais : je retrouvais pourtant sans l'ombre d'un doute ses différents traits, la carrure du menton, la droiture du nez, l'épaisseur des sourcils, mais toute la chair qui accordait autrefois son épaisseur à ce visage expressif et fier semblait avoir fondu sur ses os. La peau, qui était encore bien tendue et brillante la dernière fois que j'avais vu l'homme en vie, semblait à présent aussi parcheminée que s'il avait eu non cinquante-neuf ans, mais soixante-dix, et le discret maquillage que l'employé des pompes funèbres lui avait appliqué lors de la toilette mortuaire la faisait apparaître aussi mate que si elle était de pierre ; elle était enfin devenue d'une couleur presque grisâtre, quand je ne connaissais Oncle Léopold, amateur de bonne chair et de sorties au grand air lors de ses temps de congé, que le teint épanoui et coloré. Allongé dans cette boîte rectangulaire, malgré la petite estrade sur laquelle elle avait été posée pour le temps de la veillée, l'homme à l'aspect si drastiquement vieilli et figé me paraissait enfin étonnamment petit : j'avais peine à retrouver le père d'Otto et Louis qui nous impressionnait tant.

Je me signai et prononçai mentalement quelques mots pour lui à l'attention d'Arceus. Ensuite, je m'inclinai afin d'allumer un cierge et, le disposant autour du cercueil avec ceux qui brûlaient déjà, ce fut cette fois à son adresse que je formulai quelques phrases d'adieu. Merci d'avoir veillé sur Louis et sur Otto jusqu'à ce qu'ils deviennent adultes... Merci d'avoir veillé sur l'ensemble de notre famille. Cet homme que nul ne s'attendait à voir partir si vite... Et à qui j'avais posé bien des soucis depuis mon enfance. Pardon de ne pas être, par bien des côtés, la nièce que vous espériez... Mais je vous appréciais, mon oncle. Vous nous manquerez beaucoup. Je pouvais m'excuser de ne pas correspondre à ses attentes, mais non d'être celle que j'étais, car j'avais toujours pris mes décisions en mon âme et conscience et je n'avais pas l'intention de changer. Pas plus que je n'avais l'intention de changer ma façon d'être avec Louis, bien que je susse ce qu'Oncle Léopold en pensait. Soyez certain que mes sœurs et moi serons aux côtés de vos fils pour surmonter cette épreuve. J'espérais de tout cœur qu'un jour, son âme comprendrait ; je ne lui souhaitais en tout cas que du bien.

Reposez en paix.


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Ada Freimann
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Mar 23 Avr - 21:03
Ada !

Je me tournai vers l'auteur du son qui avait jailli dans le brouhaha confus et grave de la pièce pour parvenir jusqu'à moi, vers la propriétaire de la voix qui avait traversé mon recueillement en prononçant mon prénom : c'était ma petite sœur, Alexandra, qui s'était élancée dans ma direction, totalement indifférente au remous qui avait agité la pièce suite à son exclamation trop vive et trop claire pour une veillée funèbre et aux regards noirs qui se posaient à présent sur nous. Avant qu'elle n'arrivât jusqu'à moi, j'aperçus mes parents, derrière elle, ainsi que ma grande sœur Frederica et son mari Heinrich : tous les quatre faisaient partie de ces spectateurs désobligeants et me fixaient à présent d'un regard qui devait à peu près signifier « Et voilà qu'elle incite une fois de plus Alexandra à se faire remarquer » – mon propre cas étant classé « désespéré » depuis longtemps. Je commençai cependant par les ignorer pour m'intéresser à Lexie qui m'avait entourée de ses bras et se serrait contre moi. Je me penchai vers elle et m'enquis doucement :

Bonsoir, Lexie ! Comment ça va ?

Lexie ne répondit tout d'abord pas, et je craignis un instant d'avoir posé une question trop frontale sans avoir imaginé la tristesse qu'elle ressentait peut-être, bien que j'eusse adopté un ton de voix prudent. Après tout, elle n'avait que douze ans et c'était le premier décès d'un proche qu'elle affrontait véritablement, la mort de l'une de nos tantes étant survenue alors qu'elle était trop jeune pour comprendre ce qu'il se passait. Dans le doute, et alors qu'elle me serrait toujours contre elle, je lui rendis son étreinte plus gravement que je n'avais commencé. Mais ce fut alors qu'elle leva subitement la tête vers moi pour s'exclamer d'une voix forte :

Tu m'as manqué ! Ça fait trop longtemps que tu n'étais pas venue nous voir.
Mais j'étais en stage, tu sais bien... J'adoptai volontairement un ton de voix très bas pour lui intimer de parler elle-même plus discrètement, car nous attirions une fois de plus tous les regards. Elle avait en tout cas l'air en forme, énergique et les yeux vides de larmes : cela me réjouissait. Je croyais néanmoins percevoir à travers l'enthousiasme enfantin avec lequel elle m'accueillait un peu du poids des émotions qu'elle avait dû ressentir aujourd'hui, car s'il était vrai que, même avant de partir en stage, je n'étais pas passée par la maison familiale pendant quelques temps, ce n'était pas la première fois que je m'absentais sur une si longue durée... Dis-moi plutôt, repris-je en la regardant dans les yeux : est-ce que tu vas bien ?
Mmmmh. Ça va. Elle me serra encore contre elle durant quelques secondes, et puis, elle se détacha de moi pour se redresser et me répondre fermement. Surpassant ses émotions, elle redevenait la Lexie sérieuse et responsable que je connaissais : Je suis contente que tu sois venue ! Nous t'attendions. Tu viens ?

Elle me prit par la main et me guida le long des quelques mètres qui nous séparaient du reste de ma famille proche : ma mère, mon père, Rica, l'air toujours aussi fermée et sévère, et Heinrich à côté d'elle. Je les saluai les uns après les autres tandis qu'ils me rendaient mon bonsoir en me gratifiant de quelques mots.

Te voici enfin, Adeline, observa mon père en posant ses deux larges mains sur mes épaules et en m'observant plusieurs secondes. Je n'aurais su dire exactement si la gravité de sa voix exprimait un reproche, une résignation, ou la tristesse de la perte de son grand frère qui était visible dans ses yeux bleu clair et qui tendait ses traits ; sans doute les trois à la fois. Je l'avais rarement vu aussi solennel et je ne pus rien répondre, sentant subitement le poids injustifiable du retard avec lequel je me présentais, bien que j'aie fait au plus vite compte tenu de l'endroit où je me trouvais, ainsi que l'inadaptation possible de mon apparence qui manquait peut-être de dignité malgré la robe noire que Mishka m'avait prêtée. J'espère que tu as comme il se doit présenté tes condoléances à ta tante Sophie.
Tu aurais pu te coiffer un peu, me chuchota ma mère entre deux bises, ce qui me fit une fois de plus remercier mentalement Mishka pour m'avoir évité de me présenter en short et en t-shirt.
Tu arrives tard, fit remarquer froidement Rica en me toisant de haut en bas, à l'opposée de ce que m'avait dit Mishka.
Bonsoir également. Où est Dmitri ?
Il dort au rez-de-chaussée, avec une femme de chambre.

Je saluai poliment Heinrich puis me tournai vers quelques autres invités, parents plus ou moins éloignés ou amis de la famille que je ne connaissais parfois que de vue mais qui, me reconnaissant, s'étaient approchés de moi et me présentèrent, à leur tour, leurs condoléances.


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Ada Freimann
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Mer 24 Avr - 16:38
Ainsi s'étira la soirée, dans la pénombre lourde et étouffante de cette pièce trop peuplée où j'étais tenue de serrer des mains et de prêter l'oreille à des conversations de surface sans pouvoir moi-même discuter réellement avec ceux à qui j'aurais souhaité parler. La veillée avançant, je saisissais de plus en plus souvent des échos de discussions qui n'avaient rien à voir avec les souvenirs de famille, mais pourraient même être jugées disconvenantes dans pareil cadre si ceux qui détenaient ici la supériorité sociale trouvaient bon de les rappeler un jour où le besoin d'éloigner ceux qui les avaient proférées se ferait soudain ressentir : histoires d'argent, manœuvres judiciaires, et même intrigues sentimentales... Mais mes parents, mes sœurs et moi étant du noyau familial, tout comme, bien sûr, Louis, son frère et sa mère, il ne nous était pas permis de prendre de la distance psychologique avec la veillée en nous égayant par des discussions plus légères. Mishka avait fini par revenir dans la pièce, et nous trouvions tout de même le moyen, elle, Lexie et moi, d'échanger quelques phrases à mi-voix sur nos vies actuelles, ou bien en sortant momentanément de la salle sous prétexte d'aller vérifier comment les enfants se tenaient ou de corriger notre toilette, mais en réalité animées par le besoin impérieux de nous évader ne serait-ce que quelques minutes de cette atmosphère anxiogène dans laquelle nous aurions, sinon, fini par étouffer. Ces moments de répit étaient toutefois rares et se soldaient souvent par un regard sévère de la part de nos parents, quoique teinté d'une parcelle d'indulgence au fur et à mesure que la soirée avançait. Quant à parler avec Louis, si c'était mon vœu le plus cher, sa réalisation était également au-delà de toute possibilité : l'épouse et les fils du défunt devaient rester auprès du cercueil et il n'était pas attendu qu'ils ouvrissent la bouche pour en laisser passer autre chose que des sanglots ou des politesses face aux condoléances qu'on leur présentait. Ces trois êtres, les plus tristes de la pièce, étaient également les plus isolés, de façon paradoxale pour des hôtes : tous les invités étant soucieux de respecter au moins ce plus bas niveau de convenances, personne ne leur adressait la parole au-delà des salutations initiales, et c'était presque si on ne les évitait pas comme des pestiférés. J'essayais parfois de croiser le regard de Louis afin de lui adresser, au moins, un signe d'encouragement, mais il semblait s'être perdu dans ses pensées, bien différent de son frère dont la nervosité parut s'accroître au fil des heures : il dut même sortir de la pièce à un moment donné, visiblement pris d'un malaise. Louis resta figé, les yeux fixés sur lui, comme peinant à comprendre ce qu'il se passait, et ce fut Mishka qui dut se porter à son secours : elle me dit en revenant qu'il avait vomi aux toilettes et lorsqu'il reparut, il était plus pâle que jamais. Tous, nous attendions avec impatience que minuit arrive pour que les invités commencent à repartir, nous accordant enfin le calme du recueillement.

La salle se vida finalement et, avec les proches qui demeureraient au manoir pour les jours à venir, les préparatifs pour la nuit purent être entamés. Le corps du défunt ne devait pas être laissé seul jusqu'aux funérailles : chaque heure, les membres de la famille se relaieraient donc auprès de lui. Malgré l'état de Tante Sophie, il était de tradition que l'épouse commençât. Nous la laissâmes seule dans la pièce après que les domestiques eurent terminé de l'aménager pour la longue veillée, et je parvins à profiter des quelques instants de pause auxquels Louis put accéder pour discuter un peu avec lui.

Sortir dans le couloir éclairé, où nous pouvions enfin parler à voix haute et aborder des sujets éloignés des politesses de circonstance, était une libération. Louis n'avait pas quitté la salle enténébrée durant tout le temps que les invités s'y étaient succédé et le soulagement de s'en échapper enfin, tout comme sa fatigue, pointèrent dans sa voix dès les premiers mots qu'il m'adressa ; pourtant, il conservait une allure raide et une réserve soucieuse derrière laquelle il paraissait vouloir cacher ses états d'âme. Malgré la pointe de regret que cette retenue jusque dans notre échange fit naître en moi, je ne pouvais que m'incliner devant sa volonté visible d'honorer son devoir, cet effort intense qu'il semblait avoir fait durant toute la soirée pour se conformer, lui, l'héritier, à ce que tous attendaient de lui, à commencer par son défunt père lui-même : bien sûr, je m'inquiétais pour lui, mais je comprenais qu'il me faudrait attendre avant que nous puissions à nouveau nous parler librement, comme nous le faisions d'ordinaire. Louis ne tarda d'ailleurs pas à être rappelé auprès d'un groupe d'oncles qui souhaitaient apparemment lui dire quelques mots au sujet de l'entreprise, et je m'éloignai, devinant qu'il serait accaparé jusqu'à ce que vienne son tour de garde, le suivant après celui de sa mère.

Je ne regagnai cependant pas immédiatement la chambre qui m'avait été préparée – la même que celle dans laquelle je dormais à chacune de mes visites au manoir et qui m'était, en quelque sorte, réservée. Lexie, épuisée, s'était couchée peu après le départ des invités, et mes autres sœurs ne tardèrent pas à faire de même ; de mon côté, je demeurai un peu dans les couloirs, cherchant à me rendre utile où je pouvais aider. Ce ne fut qu'au bout d'un moment que je réalisai que je guettais Louis au cas où, par un miracle improbable, tous ceux qui l'assaillaient auraient jugé qu'il était temps pour eux d'aller dormir, et que je réfléchissais à ce que je pouvais faire pour rendre sa nuit plus facile. Je ne résolus qu'alors de quitter les appartements et me rendis en cuisine. Mishka et Lexie m'avait dit que nos cousins n'avaient pas dîné : lorsque son tour de veiller le défunt serait terminé, Louis aurait faim, mais il ne serait pas pour autant capable, sans doute, d'avaler un vrai repas. Les domestiques étaient habitués à me voir entrer dans des lieux ou me charger de rôles qui leur étaient normalement réservés ; je leur demandai une coupelle remplie de noisettes et de fruits secs, abricots, figues, grains de raisins, qu'ils disposèrent sur un plateau auprès de carrés de chocolat noir et d'une carafe d'eau. L'assortiment comportait certaines des friandises préférées de Louis et elles pourraient lui donner des forces tout à l'heure, avant qu'il ne se couche, ou au matin, s'il ne parvenait pas immédiatement à faire plus que de la figuration lorsque nous passerions à table. Je les montai, seule, dans sa chambre : la pièce plongée dans la nuit, à la fenêtre entrouverte, couverte d'étoffes légères qui flottaient, sans vent, et laissaient passer un air froid, le grand lit, froid, bordé pour accueillir son occupant qui ne le gagnerait que bien plus tard, si toutefois il se couchait ce soir, la table de chevet en bois sculpté, l'ensemble comme bruissant de cette pénombre bleutée car je n'allumai pas la lumière. La chambre de Louis, à quelques pas de la mienne, dans le même couloir – dix-sept pas, sur la pointe des pieds, sans chandelle.

Je demeurai quelques instants debout, à fixer le métal de la coupelle qui brillait de la faible lueur traversant les rideaux et le reste de la pièce vide. Enfin, je fis demi-tour pour regagner ma propre chambre, décidée à dormir un peu avant que ne vienne mon propre tour de veiller le corps de mon oncle.


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Ada Freimann
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Ven 3 Mai - 20:24
Les jours suivants se déroulèrent dans une atmosphère semblable. Mes parents, mes sœurs et moi étions restés au manoir principal afin d'aider autant que possible à l'organisation des funérailles ainsi qu'à tout ce qui devait suivre, les questions de legs et de l'entreprise en tête, à l'instar de quelques autres cousins et d'invités qui habitaient trop loin pour pouvoir faire l'aller-retour à Mozheim le jour de l'enterrement. Oncle Léopold avait fait de mon père son exécuteur testamentaire : mes parents étaient donc particulièrement occupés, et mes sœurs et moi profitâmes de cette nouvelle liberté pour nous soustraire aussi souvent que possible à l'ambiance pesante qui continuait d'imprégner les couloirs du manoir en nous rendant utiles à l'extérieur, rencontrant en ville les fournisseurs et le prêtre ou confectionnant, sur deux grandes tables dressées dans le jardin, des ornements d'intérieur adaptés aux obsèques. Je profitai aussi, naturellement, de ce séjour inattendu au manoir pour me promener un peu dans la nature environnante : j'aimais retrouver ces sentiers qui m'étaient familiers depuis l'enfance et que je prenais toujours plaisir à arpenter à la moindre de mes visites. Ils étaient également idéaux pour permettre à mes Pokémon de se dégourdir un peu les pattes – je prenais soin, toutefois, que ceux-ci ne se battent pas à l'intérieur du domaine, par respect pour la mémoire du mort qui avait toujours désapprouvé mon activité de dresseuse.

La lenteur des préparatifs me permit aussi de pouvoir enfin passer un peu de temps avec Louis, seul à seule. L'attitude de recueillement qu'il devait conserver ainsi que ses responsabilités nouvelles, qui le rendaient très demandé en ces jours de grande agitation malgré la présence de mon père, nous empêchèrent de nous éloigner du domaine pour passer un après-midi en montagne ou une soirée près du lac voisin, comme nous aimions plus que tout à le faire : ce fut dans le jardin du manoir que nous nous promenâmes, marchant sous l'allée de glycines, parcourant distraitement les parterres de fleurs, nous asseyant dans l'orangeraie en parlant, parlant, parlant, heureux enfin de nous retrouver. Installés sur un banc, nous regardions avec affection Lohengrin et Perceval, les seuls de nos Pokémon, avec nos Haydaim, à être véritablement admis dans le parc, s'ébattre ensemble, le Lakmécygne au plumage gris et celui au plumage blanc, deux frères heureux de se retrouver. Nous parlions en les observant et nos dialogues s'effectuaient le plus souvent à voix basse, Louis s'exprimant de son ton calme, réfléchi, posé, à la fois sérieux et aérien comme les étoffes à-demi transparentes de ses rideaux qui flottaient dans l'air léger – cette voix qui avait le don de m'apaiser, mais à travers laquelle je savais lire aussi ce qu'il ne disait pas. Nous parlions à peine du passé, nous parlions à peine de l'avenir : c'était comme si nos discussions flottaient dans un entre-deux fragile, incertain et ténu, comme si nous étions dans une bulle comprimée par le souvenir du mort et dont nous ne pourrions nous libérer qu'une fois le corps enterré, une fois que les adieux seraient prononcés et que le manoir reviendrait réellement à son nouveau propriétaire. Louis ne me cacha d'ailleurs pas ses efforts pour préserver cette retenue, qui voilait également les doutes dans lesquels il se trouvait, mais qui ne pouvaient être exprimés sans indignité avant les funérailles. J'étais heureuse qu'il parvînt à m'en parler, même si ce n'était que par des remarques détournées, par des phrases laissées en suspens, dans des réflexions inachevées qui ne se disaient qu'à demi-mot comme il se les avouait, probablement, à lui-même. J'avais compris immédiatement que cette situation serait très difficile pour lui, quoique cruciale, et je souhaitais qu'il pût trouver en moi quelqu'un pour s'épancher. J'étais inquiète, moi aussi, de la tournure que les événements pourraient prendre, mais je gardais mes craintes pour moi. C'était lui seul qui devrait choisir...

Quant à Otto, il semblait lui aussi en proie à ses propres inquiétudes : il passait beaucoup de temps dehors, comme incapable de s'enfermer à nouveau dans ce manoir qu'il était parvenu à quitter plus d'un an auparavant en partant étudier à Unys, et lorsqu'il était là, je le voyais arpenter les pièces, ne tenant pas en place, le front soucieux et les lèvres serrées sur son visage pointu. Ce fut à peine si je lui prêtai attention, cependant – comme à mon ordinaire, comme je le regretterais, et probablement Louis avec moi, lorsque, quelques dix mois plus tard, nous n'aurions plus aucun moyen de lui prêter l'attention qui l'aurait peut-être sauvé... Si, toutefois, il aurait pu être possible de sauver les deux frères – sans que l'un ne soit sacrifié.

Et le jour de l'enterrement vint enfin. Le manoir avait été décoré de bouquets de chrysanthèmes, de lys et d’œillets en prévision du dîner qui se donnerait, avec les membres de la famille, après les funérailles. Le rite de la lumière, le psaume et les lectures furent rythmés par des mouvements du Requiem de Fauré qui résonna gravement dans la vieille et solide église gothique, celle choisie par Oncle Léopold et dont notre famille relevait, l'église d'une petite ville à peine assez grosse pour contenir tous les invités malgré la splendeur de ses monumentales colonnes grises et la dentelle de pierre qui ornaient ses sommets, au-dessus de la foule en robes noires dont les visages étaient ceux de la haute société de Kalos et d'ailleurs. Le défunt, qui aimait la simplicité, avait demandé à ce qu'après la grande cérémonie, un plus petit rituel soit effectué en présence des seuls proches et du prête, aux lueurs des bougies. Mais pour le moment, c'était un long convoi funèbre qui s'acheminait vers le cimetière paroissial, sous l'air de l'In Paradisum, prêt à déposer son funeste paquet dans le caveau familial. Tante Sophie marchait prêt des porteurs, encadrée par ses fils qui lui tenaient les bras ; mon père et ma mère venaient derrière, puis mes sœurs et moi, d'autres cousins, et la foule de membres de la famille éloignée, d'associés, de connaissances.

In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te martyres, et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem...

La couronne mortuaire fut déposée, la dernière prière dite ; tous, nous pensions ne plus devoir assister à l'ouverture du caveau familial avant plusieurs années au moins.

Chorus angelorum te suscipiat, et cum Lazaro quondam paupere æternam habeas requiem.


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Ada Freimann
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Lun 13 Mai - 20:03
Louis reposa si violemment son verre de vin sur la table qu'il me fit sursauter.

Je ne reprendrai pas l'entreprise, c'est hors de question !

Il demeura pendant quelques instants figé, penché en avant de sa chaise, sa main crispée sur le pied de cristal, l'autre se serrant compulsivement, une légère rougeur teintant ses joues et ses oreilles d'ordinaire si pâles et comme frémissant de résolution tandis que je le dévisageais, légèrement hébétée par cette soudaine explosion de colère.

C'était le lendemain de l'enterrement de son père. Après les funérailles, les invités qui appartenaient à la famille ainsi que ceux d'une certaine qualité avaient gagné, avec nous, le manoir, et le dîner de circonstance s'était poursuivi jusque tard dans la nuit. Mon cousin ne m'avait pas caché sa fatigue ; et obligé de se relever de bonne heure pour assister aux départs, il s'était recouché peu avant midi et avait cette fois dormi pour de bon, quelques heures, comme récupérant enfin de ces quatre jours emplis de tension et passés à circuler sans cesse d'un groupe de personnes à un autre groupe de personnes qui voulaient lui parler, en passant par les visites à son père ou aux employés des pompes funèbres, sans qu'il n'eût le temps ni surtout la disponibilité d'esprit pour véritablement manger ni dormir. Ces quelques jours nous avaient tous laissés épuisés : je m'étais moi-même levée un peu plus tard que je ne l'aurais dû, et j'avais apprécié cet après-midi, au manoir, le calme revenu avec plus d'intensité encore que je ne profitais de la quiétude des bords d'un lac au terme d'une longue randonnée.

Le manoir m'apparaissait sans doute d'autant plus tranquille qu'Oncle Léopold n'était plus. Mes parents, appelés par des affaires, repartirent après le déjeuner, tout comme ma petite sœur Lexie et ma grande sœur Frederica. Étant donné que je n'aurais pas à retourner à Johto pour le stage, Mishka espérait que nous rentrerions ensemble dans notre petit appartement du centre-ville de Mozheim ; mais je souhaitais encore passer un peu de temps au manoir, pour tenir compagnie à Louis et être à ses côtés dans les décisions difficiles qu'il aurait à prendre au cours des jours à venir. Tout dans les démarches post-décès n'était, de toute façon, pas terminé : il allait falloir entamer la procédure testamentaire, effectuer l'inventaire des biens, réaliser la passation de pouvoir au sein de l'entreprise et tant d'autres devoirs encore pour lesquels des invités, mon propre père en tête, n'allaient pas cesser de se succéder au manoir au cours des semaines à venir. Mishka comprenait. Elle-même avait aussi ses propres activités au manoir, si bien que lorsque nous résidions ici toutes les deux, c'était à peine si nous nous voyions en dehors des repas ; mais elle décida de repartir au cours de l'après-midi, non sans me promettre de repasser d'ici à quelques jours, si je ne rentrais pas avant. Ainsi, le manoir n'eut bientôt plus d'autre occupant que Louis, Otto, Tante Sophie et moi, sans compter bien sûr toute la ribambelle de domestiques, cuisiniers ou chauffeurs qui travaillaient ici à l'année ; et s'il m'était très bizarre d'imaginer qu'Oncle Léopold n'apparaîtrait plus jamais au détour d'un de ces couloirs, qu'il ne présiderait plus jamais à la grande table du salon et que sa voix tonnante ne résonnerait plus jamais d'un bout à l'autre du manoir, rompant, avec la soudaineté d'un orage, le silence tranquille dont il aimait à s'entourer, je ne pouvais non plus m'empêcher de me sentir emplie, à chaque fois que j'admettais ces faits, d'un immense sentiment de liberté.

Que Louis ressentait-il face à la même pensée ? Cet après-midi, dans chacune des pièces que j'avais arpentées, le manoir m'avait paru étrangement vide, jusque dans le jardin avec ses Passerouge et l'étang aux Lakmécygne ou sous la petite verrière, où Louis et moi nous retrouvions souvent pour discuter, des lieux où rien n'avaient pourtant changé. Tante Sophie avait toujours été discrète, mais elle s'était tenue encore plus en retrait ces derniers jours, le visage marqué par une douleur évidente, et elle demeurait encore retirée dans ses appartements, en sortant à peine quand l'un de ses deux fils venait la chercher. Outre Tante Sophie et suivant le schéma patriarcal qui perdurait dans la noblesse kalosienne, à l'état symbolique, au moins, c'était à Otto et surtout à l'aîné et héritier, Louis, que le manoir appartenait désormais. C'était ce nouvel état de faits qui me faisait ressentir, au-delà de tous doutes, inquiétudes et tristesse, comme un profond soulagement lorsque je levais les yeux vers les hauts murs du manoir, un irrationnel mais irrésistible souffle de liberté : car c'était comme si ce manoir se voyait soudain soustrait à l'énorme chape de plomb qui l'avait toujours recouvert, comme si ce beau manoir devenait le lieu où nous serions libres, et qu'il nous appartenait. C'était irrationnel, parce que j'étais tout de même triste, moi aussi, de la mort de mon oncle, dont j'aurais dû à présent respecter la mémoire, et parce que rien ne serait aussi facile ; mais le soulagement s'était pourtant logé dans un petit creux de moi-même, et avec lui une parcelle d'espoir.


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Sam 18 Mai - 19:05
Je veillais pour le moment à garder cela pour moi, soucieuse de respecter au moins le deuil de Louis et ignorant encore comment lui-même, au-delà de la tristesse d'avoir perdu son père, vivait les implications de ce décès. Il était resté très silencieux durant l'après-midi, arpentant, seul, les couloirs d'un pas distrait, égarant ses yeux sur un tableau ou posant sa main sur un meuble, l'air plongé dans ses pensées. Je devinais sans peine qu'il devait être en train d'apprivoiser le nouvel état du manoir, comme je le faisais, et sans doute aussi de réfléchir à ses nouvelles responsabilités. Je m'inquiétais des choix qu'il prendrait, mais je ne pouvais que me tenir à l'écart des premiers temps de sa méditation avant d'en parler avec lui. Ce fut tout de même moi qui lui proposai que nous dînions ensemble, ce soir. Même du vivant d'Oncle Léopold, lorsque je séjournais chez eux, ce dernier acceptait que nous prenions parfois nos repas à part ; et j'espérais que ce serait enfin pour nous deux l'occasion de parler librement, ce que nous n'avions pu faire depuis l'annonce du décès tant la présence du mort pesait encore. Nous serions sans doute encore plus tranquilles que d'habitude, le manoir étant désormais presque dépourvu de personnes qui pourraient nous épier.

Louis avait accepté, et la table avait été dressée pour nous deux dans le petit salon de l'aile isolée, là où nous avions déjà mangé plus d'une fois ensemble. C'étaient des plats presque de fête que nous avaient apportés les domestiques, une abondance de victuailles en lesquelles on reconnaissait beaucoup des restes de la veille, et Louis avait mangé plus que je ne m'y attendais, comme se rattrapant de ces derniers jours où c'était à peine s'il saisissait sa fourchette au cours des repas. Au quotidien, il avait toujours eu bon appétit, étant même plutôt bon vivant à table – encore un point commun avec son père. Nous avions bien discuté, mais en nous en tenant d'abord à des sujets plutôt périphériques par rapport à ce qui nous importait vraiment : la façon dont s'était passé mon stage, mes prochains objectifs en tant que dresseuse, comment avançaient sa peinture et son piano, puis comment allaient Tante Sophie et Otto, si les funérailles s'étaient déroulées de façon satisfaisante, et comment lui-même vivait à présent sa tristesse. Naturellement, il lui faudrait du temps pour faire son deuil, me disait-il : quels que fussent les griefs que l'on pût nourrir contre son père, c'était toujours un choc de le perdre aussi jeune – et peut-être plus encore lorsque l'on n'avait pas pu effacer, avec lui, nos désaccords.

Il fallut un peu d'alcool pour que Louis commence à faire retentir ces désaccords dans sa voix, encore un peu pour qu'il m'avoue la répugnance qu'il éprouvait à l'égard des responsabilités dont on voulait le charger. Ce n'était pas de la crainte : c'était de la répugnance, un rejet de ce rôle et de tout cet univers que je connaissais bien puisqu'il n'avait jamais cessé de l'exprimer depuis son enfance, bien qu'Oncle Léopold n'eût jamais voulu l'entendre, mais qu'il avait masqué pendant ces jours de deuil. Il avait enchaîné les verres de vin sans que je ne m'en rende compte immédiatement et il était visiblement ivre, désormais – mais je n'avais pas non plus eu le cœur de l'en empêcher. Était-il à ce point oppressé, parvenait-il si peu à être honnête, y compris avec lui-même, pour avoir eu besoin de cela pour se libérer ? Passés les premiers plats, il s'était mis à boire comme pressé par une force extérieure, comme s'il était, au fond, perclus de peur, et ce n'était que maintenant qu'il me donnait à voir ses véritables sentiments alors que nous avions toujours parlé ensemble de ces sujets.

Et si tu t'entendais avec ton frère, pour que vous vous partagiez les parties ? Vous pourriez tous les deux être à la tête de l'entreprise en vous répartissant les rôles sans que cela ne pose de problème, je pense. J'ai déjà vu plusieurs exemples de ce type de collaboration et...
Non. Non et non ! Je ne veux pas, je ne veux pas diriger cette entreprise, je te l'ai dit ! Je leur ai déjà dit, cent fois ! Je ne veux pas... Je ne le ferai pas !

Je marquai, une fois de plus, une pause pour observer Louis avec attention. Je n'avais aucune idée de qui étaient les « leur » dont il parlait, à qui il affirmait avoir déjà dit son refus de prendre la direction de l'entreprise : ses parents ? Les associés de son père ? Je penchais plutôt pour ses parents, puisque cela m'aurait fortement étonnée qu'il ait déjà tenu ce type de discours auprès des officiels alors qu'il paraissait plongé dans l'incertitude depuis la mort de son père, tandis qu'Oncle Léopold était, de son vivant, tout à fait au courant de l'avis de son fils sur la question, ce qui avait valu à Louis nombre de punitions avant qu'il ne commence à le garder pour lui. Voilà que ses sentiments explosaient enfin, en tout cas ; et ils étaient conformes à la fois à ce que je craignais et à ce que j'espérais. À ce que je craignais, car si Louis suivait ses aspirations, il devrait faire face à bien des difficultés, tant extérieures qu'intérieures – tandis que s'il ne les suivait pas, il satisferait son entourage et son père mais serait malheureux, et moi pour lui ; et à ce que j'espérais, car si Louis parvenait à surmonter ces obstacles pour se tourner vers son propre accomplissement, il serait enfin libre – et peut-être pourrions-nous, dès lors, l'être tous les deux.


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Ada Freimann
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Mer 22 Mai - 22:01
Je m'efforçais toutefois de garder pour le moment ce brûlant espoir au fond de moi, préférant réfléchir à d'autres solutions qui permettraient peut-être de concilier les désirs de Louis avec les attentes de la société dont nous faisions partie – et lui, à présent si hautement. J'avais trop vivement conscience de combien refuser ce poste ne serait, pour lui, pas une chose facile, et je craignais qu'il ne le regrette ensuite s'il se laissait trop vite emporter par ses émotions. J'ignorais d'ailleurs ce que j'aurais fait, à sa place : de mon côté, j'avais fini par tourner le dos à toutes les attentes pour devenir dresseuse, mais je n'étais que la cadette du fils cadet. À la place de Louis, peut-être le poids du devoir m'aurait-il paru bien plus massif que celui de mes aspirations personnelles ; et j'avais l'impression que j'aurais cherché à l'endosser, ne serait-ce qu'en partie, quand bien même il m'en aurait gravement coûté, par responsabilité envers tous les autres membres de ma famille.

Mais sous son air sérieux et réservé, Louis avait toujours eu des côtés plus extrêmes que moi.

Tu peux encore prendre du temps pour réfléchir, de toute façon. Ignore-les s'ils attendent de toi une réponse immédiate, ce n'est pas une décision que quiconque prendrait à la légère et ils comprendront bien que tu aies besoin d'en peser toutes les implications d'abord, surtout s'ils veulent que les choses se passent bien avec le prochain dirigeant.
... Il secouait la tête à répétition pendant que je parlais, et continua d'abord en même temps qu'il essayait de répondre. ...Mais je veux pas... C'est réfléchi ! T-Tu sais bien que... Tu sais bien que j'en serais incapable ! Ce n'est pas ce que j'aime... Ce n'est pas ce que je veux faire... Je veux... ...Je veux pas... Il s'était immobilisé et fixait à présent le vide, comme pétrifié par ses propres pensées.
...Bon. Eh bien, tu sais, ce n'est sans doute pas très grave, si tu refuses, après tout. Il y a encore ton frère qui pourrait prendre la relève. Et puis, si ce n'est pas vous deux, je suppose qu'il y a plein de monde, notamment parmi les associés de ton père, qui ne rêverait que d'être à cette place...

Au moment même où je prononçais ces mots, je me sentis traversée par deux sentiments contraires. D'abord, un petit frisson de soulagement au creux de l'estomac, parce que je m'étais rendu compte que, quoique je lui dirais, Louis resterait ce soir fermement opposé à l'idée de reprendre la direction de l'entreprise et que, même si ses réflexions pourraient encore l'orienter vers la direction inverse lorsqu'il serait sobre, cela pouvait tout de même me permettre d'espérer en la suite – une suite où il serait libéré de ces obligations et qui serait, dès lors, peut-être plus positive pour nous, même si je m'efforçais de ne pas laisser jouer ces considérations égoïstes dans mes paroles afin qu'elles n'empiètent pas sur le choix de Louis. Et puis, une inquiétude, lorsque je m'aperçus que ma dernière phrase pouvait avoir un effet totalement inverse au réconfort que j'escomptais : quelle pire vision, en effet, pour notre entourage que d'imaginer la noble et ancienne entreprise familiale passer aux mains de personnes étrangères aux Freimann ? Finalement, je ne parvenais jamais à réprimer entièrement mon égoïsme : le cœur battant, je guettai la réaction de Louis, mais il ne parut tout d'abord pas m'avoir entendue. Il demeurait figé, le regard dans le vide, ses yeux bleu marine étrangement grands ouverts sous ses longs cils, la main tenant toujours le pied du verre à vin vide. Sa peau pâle était rosée sur ses joues – il rougissait toujours lorsqu'il buvait, je l'avais déjà souvent vu ainsi –, ses lunettes fines avaient un peu glissé en avant de son nez et son front, aux racines de ses cheveux bruns un peu longs, semblait légèrement moite. Il reprit soudain la bouteille des deux mains et l'inclina vers son verre : je tendis le bras, à-moitié désireuse de l'arrêter, mais il l'avait déjà relâchée, et but son vin d'une traite avant de reposer le verre d'un air désormais très ferme et décidé. J'allais devoir demander à la domestique de remporter le vin si je ne voulais pas qu'il me vomisse dans les bras, songeai-je, tout en le fixant. Et soudain, son visage se crispa et il laissa échapper une plainte en se recroquevillant sur lui-même.

Je suis un mauvais fils... geignit-il (à dire la vérité, cela commençait à ressembler plus à « 'He 'huis un 'aufais fils ».)

Je le dévisageai pendant encore quelques secondes, déroutée, jusqu'à ce que je voie les larmes se mettre à couler. À cet instant, je me levai d'un bond de ma chaise – laissant en plan fromages, dessert, le reste du dernier gâteau à-demi avalé et mon propre verre de vin auquel j'avais à peine touché – et me précipitai jusqu'à lui, l'entourant de mes bras.

Mais non, mais non. Allons... Tu es fatigué, c'est normal... Ces jours étaient difficiles... Mais tu n'as rien à te reprocher. Tu n'as rien fait de mal. Viens... Allons sur le canapé, tu seras plus tranquille...

Je l'aidai à se lever tandis qu'il pleurait dans mes bras et lui fis parcourir les quelques mètres qui nous séparaient du sofa où nous nous assîmes côte à côte. Il continuait de sangloter sans un mot, comme si ses larmes ne devaient jamais avoir de fin, comme se libérant d'un lourd poids qu'il portait, mais ce ne serait qu'une libération temporaire, me semblait-il, car sa culpabilité envers son père paraissait devoir encore durer – et ce, quels que soient les choix qu'il fît, car même s'il se forçait à endosser ce rôle qui n'était pas fait pour lui, il ne serait jamais, intérieurement, celui que son père attendait. Il ne deviendrait jamais son père. Ses larmes se tarissaient un peu mais jaillissaient encore par à-coups. J'avais passé mon bras autour de ses épaules, je le serrai encore un peu plus contre moi dans l'espoir de lui apporter du réconfort ; il avait incliné doucement sa tête sur mon épaule, mais il la baissa alors, la posant, sans que je ne m'y attende, contre ma poitrine – puis sur mes genoux, ou plutôt sur mes jambes, sa nuque contre mon ventre, en marmonnant : « Ada... » Je demeurai un instant surprise : cela faisait un certain temps que je ne l'avais pas eu si près de moi et je ne m'attendais pas à ce qu'il s'installe ainsi. Il n'était, même, que très rarement arrivé qu'il pose sa tête sur mes genoux de cette manière. La dernière fois, nous étions dans un champ, assurés d'être seuls ; nos Pokémon jouaient autour de nous, comme nous protégeant, nous étions tous les deux incroyablement sereins, et il s'était installé ainsi avant de murmurer : « Je me sens apaisé ». À chaque fois, je n'osais presque plus rien dire de peur de déranger l'instant : j'avais l'impression d'avoir contre moi un enfant, un petit garçon sur qui je devais veiller, jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Je revoyais Louis, très jeune, Louis de trois ans plus âgé que moi mais que j'avais toujours voulu protéger. Souvent, quand nous étions petits, il avait du mal à s'endormir : je me glissais dans son lit et nous nous racontions des histoires jusqu'à ce que nos yeux se ferment tout seuls.


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Ada Freimann
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Mer 29 Mai - 20:16
Je passai doucement ma main sur sa joue, aux endroits que les larmes n'avaient pas mouillés. Il avait à la fois l'air si perdu, si inquiet et, depuis quelques instants, si apaisé : il avait fermé les yeux, cessé de s'agiter, ses traits se détendaient. Quelles ombres y avait-il à l'intérieur de lui, quelles ombres y avait-il tout autour de nous pour l'oppresser ainsi ?

Peut-être était-ce seulement que nous ne réalisions pas encore vraiment qu'Oncle Léopold était mort. La longue veillée funèbre permettait de se faire à l'idée de la disparition, de dire adieu à celui dont on avait eu le corps sans vie sous les yeux et d'épandre ses premiers pleurs ; mais une fois que le corps était enterré, l'esprit me paraissait s'en détacher si vite. On gardait la mort à l'esprit, elle imprégnait chacune de nos pensées, chacun de nos regards sur le monde, elle semblait flotter dans l'air du manoir comme l'odeur de soufre après l'éruption d'un volcan et pourtant, il suffisait du moindre instant d'inattention, d'une discussion plaisante sur un autre sujet, d'un court sommeil, pour que cette réalité soit comme mise de côté et que le défunt nous semble seulement comme parti en voyage, comme s'il pouvait rentrer d'une minute à l'autre. Encore pouvais-je à peine supposer ce que ressentait Louis, dont Léopold était le père ! Moi-même, j'avais aussi été touchée dans mon affection, car c'était un homme que j'avais toujours connu, que j'avais estimé, qui me paraissait solide comme un roc, tenir lieu de repère autour duquel s'organisait notre famille, et que j'avais apprécié : j'avais pleuré quelques fois depuis son décès. Et pourtant, je réfléchissais comme si cette mort ne devait pas entraîner de tristesse, comme si elle ne laissait qu'une absence qu'il fallait pragmatiquement combler ; et Louis aussi, je le voyais, avait tenté de penser de la même manière, Louis qui s'efforçait de répondre à ce que l'on attendait de lui tout en réprimant une tristesse qu'on lui demandait pourtant, paradoxalement, d'honorer ; et qui sentait aussi sans doute – et avait surtout dû lutter contre cela – la poussée de ses aspirations personnelles que la nouvelle situation avait dû, non faire éclore, car elles étaient en lui depuis bien longtemps, mais réveiller.

« J'ai besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde... »

Je continuais de caresser sa joue. Au bout de quelques temps, je sentis à sa respiration qu'il s'était endormi. Son visage était tout à fait calme, à présent, seulement encore rouge et son front moite de sueur ; mais on avait peine à croire qu'il avait presque crié, tout à l'heure, puis pleuré comme il l'avait fait. Je demeurai encore un temps dans cette position, si rare dans la quiétude qu'elle nous offrait ; et puis, je me penchai et tendis autant que possible le bras sans déranger la position de Louis pour appuyer sur la sonnette de la pièce.

Ce fut une très jeune domestique dont j'étais familière qui passa la tête du petit salon, quelques instants plus tard.

Ah, Sara ! Pouvez-vous m'aider à déplacer votre maître jusque dans sa chambre ?

La jeune femme jeta à peine un regard à la table avant d'obtempérer. Nous ne fûmes pas trop de deux pour redresser Louis et le hisser sur nos épaules, celles de mon associée d'apparence si frêles que je me chargeai sans doute de la majeure partie du poids, et nous progressâmes à pas lents jusqu'à parvenir devant sa chambre, un étage au-dessus et bien plus loin dans le manoir. Je demeurai sur le pas de la porte avec mon fardeau toujours endormi tandis qu'elle s'empressait d'ouvrir le lit, puis nous l'y allongeâmes à deux.

Laissez, je vais terminer, lui indiquai-je alors qu'elle commençait à dénouer ses chaussures.
Bien, Madame.

Elle s'inclina et partit, mais revint quelques instants après avec une carafe d'eau et un verre sur un plateau qu'elle posa sur la table de chevet. Enfin, elle quitta la pièce, me laissant seul avec Louis.


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