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» Souviens-toi, était-ce mai, novembre


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Ligue 4

C-GEAR
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Sam 14 Avr - 22:23
— Un an et trois mois
avant que je ne devienne championne.


Depuis le début de la cérémonie, le visage de Louis était fermé. Le prêtre était en train de terminer la première prière, lisant un fragment de la Première Épître de Saint-Jean, chapitre 3. C'était un texte bref qui parlait d'aimer ses frères pour renaître en Arceus ; mais je devais admettre que j'écoutais à peine. Toute mon attention était concentrée sur Louis. Il se tenait à peu près en face de moi, de l'autre côté de la sépulture ; assez étrangement, nos deux familles étaient disposées de part et d'autre du caveau, alors qu'il me semblait que nous étions les plus concernés par le décès et que nous aurions donc dû nous regrouper. Mais sans doute Louis avait-il voulu rester près de la famille de sa mère, et entre nous se tenaient des cousins de sa branche maternelle.

Autour du cercueil brûlaient les petits cierges que nous avions allumés tout à l'heure ; l'un d'eux avait même été posé sur le bois sombre du couvercle, devant une photo encadrée du jeune homme dont le corps serait bientôt inhumé. Il tombait une petite pluie lorsque notre procession était entrée dans le cimetière, mais elle s'était à présent arrêtée et seule la profonde noirceur du ciel, à l'extérieur du caveau, inquiétait les flammèches qui semblaient parfois danser sous de brusques rafales qu'elles étaient les seules à percevoir. Lexie pleurait doucement à côté de moi, presque silencieuse, reniflant par à-coups : cela me surprenait car je ne croyais pas qu'elle ait jamais vraiment connu Otto... pas plus que moi, à vrai dire. Mishka se tenait très droite et humble, un air de juste douleur respectueux des proches plus touchés sur le visage, les yeux tantôt baissés sur le cercueil, tantôt posés sur le prêtre. Je ne voyais pas bien mes parents ni Rica et son mari car ils se tenaient un peu en arrière, mais Dmitri, le fils de Rica, montrait déjà des signes d'agitation : c'était long, des funérailles, pour un enfant si jeune. Derrière les cousins et cousines du côté de la mère Louis se trouvaient de jeunes gens inconnus, dont j'avais compris qu'il s'agissait des amis qu'Otto s'étaient faits à Unys où il étudiait avant de rentrer à Kalos pour reprendre l'entreprise ; plusieurs pleuraient. Quelques hommes en costume, aux visages familiers, l'air grave, étaient dispersés dans l'assemblée, dont je devinais qu'il s'agissait des responsables de la société. Quant à moi, je conservais la plupart du temps les yeux rivés sur Louis.

J'essayais de croiser son regard depuis le début des obsèques, mais il semblait volontairement éviter de tourner les yeux vers moi. Bien sûr, nous nous étions salués, un peu plus tôt, lors de mon arrivée dans l'église ; mais il m'avait serré la main comme à tous les autres, ni plus longtemps, ni avec plus de ferveur et en me regardant la peine, et ensuite, il s'était toujours placé assez loin de moi, ne quittant pas sa mère dont il n'était pourtant pas proche tandis que je me trouvais contrainte de demeurer avec ma propre famille. Je ne comprenais pas cette mise à distance. Bien sûr, je pouvais plus que concevoir qu'il fût encore profondément sous le choc du décès de son frère : il n'y avait d'ailleurs pas que moi qu'il ne semblait pas remarquer, il conservait les yeux baissés, droit et figé dans son beau costume noir. Mais pourquoi refusait-il mon soutien ? Mariska avait compris mon trouble : elle m'avait aperçue en train de le regarder, elle m'avait pris la main en me souriant, tout à l'heure. Elle était gentille. Mais ce n'était pas sa main que j'aurais aimé serrer.

Le prêtre avait terminé de lire l'extrait de la lettre et de le commenter : il passait maintenant à la lecture d'un évangile. Toujours Saint-Jean.

« "Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort.
Mais je sais que, maintenant encore, Arceus t'accordera tout ce que tu lui demanderas."
"Ton frère ressuscitera. Je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra"... »

Dès les premiers mots, j'avais tressailli. Qui donc avait choisi les textes ? J'aurais été étonnée que ce fût la mère, elle qui ne faisait presque plus rien depuis la mort de son mari. Je savais qu'Otto, dans la lettre qu'il avait laissée, avait désigné Louis comme exécuteur testamentaire ; mais ce n'était certainement pas lui qui aurait demandé toutes ces lectures parlant de fraternité... dans le sens concret du terme. Je scrutais son visage. Depuis le début, il était fermé, impassible et figé, d'une fixité que je lui avais très rarement vue – jamais à tel point, jamais si longtemps – et qui me faisait peur. Il n'avait pas pleuré. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui se jouait derrière ce visage, et ne pas réussir à croiser son regard m'inquiétait d'autant plus. Mais depuis que le prêtre avait entamé sa nouvelle lecture, ses traits s'étaient encore assombris. J'aurais tellement aimé être plus proche de lui pour essayer de lui prendre la main, de comprendre ce qui pesait sur lui à tel point… Quoique je croyais déjà le comprendre en partie. Mais nous étions trop loin. Même la compagnie de nos Lakmécygne ne pouvait lui apporter un quelconque réconfort : il semblait avoir laissé Perceval au manoir, quand à mon Lohengrin, il était tenu de rester à l'extérieur du caveau, avec les autres Pokémon, suivant les habitudes de notre famille ainsi que les préceptes de cette religion – drôles de précepte, pour une religion dont le dieu était représenté sous l'aspect d'un Pokémon.

« "Tu es le fils d'Arceus, celui qui vient dans le monde." »

Il était temps à présent pour les proches qui le souhaitaient de prendre la parole au sujet du défunt. Je me demandais si la mère d'Otto et Louis allait prononcer quelques mots, mais apparemment, elle n'en était pas capable : ce fut donc Louis qui s'avança le premier. Il tenait un feuillet à la main, qu'il lut, le visage toujours neutre, toujours sans pleurer, la voix grave, lente, posée, s'éraillant à peine sur certains mots.

Otto, mon frère, tu es parti bien trop tôt.
Tu as quitté la vie sans qu'aucun des membres de ta famille ne s'y attende, suivant notre père parti aussi, il y a dix mois, mais alors que les chemins de la jeunesse s'ouvraient encore sous tes pas et que tu aurais dû voir le soleil éclairer ton avenir.
Tu es parti trop tôt, laissant derrière toi une mère, un grand frère, des cousins, des collègues, des amis, qui tous t'avaient accordé une place dans leur cœur et qui sont là pour te pleurer aujourd'hui.
Otto, ta vie a été la trajectoire d'une comète. Tu étais toujours volontaire, enthousiaste, curieux ; tu n'as pas hésité à quitter le confort familial pour partir à Unys réaliser tes rêves. Tu étais entouré de gens qui t'appréciaient ; tu avais des projets, qui étaient la part la plus intime et la plus secrète de toi... Malheureusement, tu as dû tout quitter pour rentrer à Kalos lorsque notre père s'en est allé et que notre famille a eu besoin de toi.
Otto, j'étais ton grand frère... mais je regrette aujourd'hui de ne jamais avoir su apprendre à te connaître. Je n'ai pas fait les pas vers toi lorsque tu en avais besoin... Je ne t'ai pas tendu la main dans les moments de solitude... et je n'ai pas vu à quel point, au fond de toi, tu me ressemblais. Nous avons fait peser sur toi un poids qui était trop éloigné de celui que tu étais. Nous n'avons pas entendu ta souffrance... Tu nous l'as tue pour nous en préserver... et le seul chemin que tu as trouvé pour t'en libérer était celui qui t'éloignait de nous pour toujours. Otto...


Les lèvres de Louis se resserrèrent alors qu'il conservait sa voix en suspens ; il ferma momentanément les paupières, et, alors que depuis le début, il lisait son papier, comme s'il parlait avant tout par convention, comme par devoir de s'exprimer, il reprit cette fois sans le regarder pour prononcer, avec difficulté, les mots :

...C'est à moi de te dire... « Pardon ».

Il reporta ensuite ses yeux sur le feuillet qu'il tenait à la main et, son ton de voix changeant légèrement tandis qu'il marquait moins de pauses entre les mots, il conclut par la lecture d'un poème :

« La tombe dit à la rose :
- Des pleurs dont l'aube t'arrose
Que fais-tu, fleur des amours ?
La rose dit à la tombe :
- Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours ?

La rose dit : - Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l'ombre
Un parfum d'ambre et de miel.
La tombe dit : - Fleur plaintive,
De chaque âme qui m'arrive
Je fais un ange du ciel ! »
Victor Hugo.

Quand il retourna à sa place tandis qu'un autre membre de notre famille prenait le relais, c'était moi qui devais lutter pour ne pas pleurer : la grosse boule d'angoisse était revenue dans mon ventre, mais elle était plus volumineuse que jamais et mes yeux étaient embués de larmes alors que j'essayais, à tout prix, de croiser le regard de Louis, mais il gardait les yeux baissés et il ne levait pas, toujours pas, la tête vers moi. Mishka passa son bras sur mes épaules et me chuchota « Allons... ça va aller » en prenant mon poignet de son autre main. Mais j'étais terrassée par la peur. Je comprenais la force du sentiment qui avait dû traverser Louis – l'immense culpabilité – et j'étais terrifiée pour lui.

Je repensai au jour de l'enterrement de son père, dix mois auparavant. Pourquoi avait-il fallu que l'espoir qui brillait sur nous, alors, se ternît aussi vite ?


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Sam 21 Avr - 23:21
— Deux ans et un mois
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Il faisait beau le jour où le père de Louis était mort.

Je m'en souvenais très bien car j'étais alors en plein stage de fouilles archéologiques sur le site des Ruines d'Alpha, à Johto, dans le cadre de mes études. Humains et Pokémon y travaillaient côte à côte, l'équipe était accueillante et chaleureuse, nous étions des étudiants ou des bénévoles venus de toutes les régions et c'était un réel plaisir que de passer la journée entière à se dépenser, dehors, à genoux sur la roche, sans aucune distinction d'origine ni de niveau entre nous et tous animés de la même passion. Depuis quelques jours, le soleil tapait si fort que l'on se serait cru en été, et, malgré les vêtements amples et les larges chapeaux, il était difficile de ne pas finir la peau du visage et des poignets brûlée.

J'avais vu l'appel manqué lors de ma pause déjeuner – cette demi-heure pendant laquelle, après s'être rafraîchi avec des bouteilles d'eau ou une attaque aquatique de son Armaldo, on dévore deux sandwichs à même le chantier. Alertée par le ton grave de ma mère dans le message qu'elle m'avait laissée, je l'avais, suivant sa demande pressante, immédiatement rappelée. Et puis, j'étais allée voir mon tuteur pour lui annoncer, confuse, un peu hagarde, entièrement déroutée, que je ne pourrais malheureusement pas mener mon stage à son terme : il y avait eu un décès dans ma famille, mes proches avaient besoin de ma présence, je devais rentrer à Kalos aussi vite que possible. J'avais comme une chape de brume dans mon esprit, à ce moment-là, comme un creux dans ma poitrine : je n'avais pas encore vraiment réalisé ce que l'on venait de m'apprendre. J'essayais pourtant, je me répétais « Oncle Léopold a eu une crise cardiaque, Oncle Léopold est mort », comme on se répète un mantra ou la liste de vocabulaire de latin à savoir pour le lendemain ; mais ce n'étaient que des mots, des images plaquées, cela avait même moins de réalité encore que lorsqu'avant de s'endormir, une angoisse nous tiraille et que l'on se prend à imaginer qu'il arrive malheur à nos proches, au point que seul, allongé dans son lit, on se trouve bientôt couvert de sueur et tremblant à vouloir à tout prix parler à quelqu'un pour tenter de se rassurer. Je remarquerais ensuite qu'il en allait souvent ainsi, toujours peut-être, dans les décès comme dans les séparations. On est d'abord frappé par le choc ; mais ce n'est qu'ensuite, dans les jours qui suivent, les semaines, que l'on se rend peu à peu compte de tout ce que cette disparition implique et que l'on réalise pleinement.

Par chance, le tuteur se montra très compréhensif : il m'exprima ses condoléances et m'autorisa à ne pas finir la journée mais à quitter dès à présent le chantier, me demandant seulement d'effectuer mon rapport auprès du superviseur principal avant que je ne m'en aille pour de bon. Comme le camion qui faisait chaque jour la navette entre le site et le laboratoire de recherches dans lequel nous dormions ne partait qu'en fin d'après-midi, je rentrai à pieds, Amadis et Lohengrin à mes côtés – heureusement, le labo n'était pas très loin. Sur le chemin, je pleurai un peu ; mais c'étaient encore des larmes vides, presque sèches. Mon esprit s'inclinait sous le poids de cent pensées contradictoires et je restais silencieuse, encore trop étonnée.

Dans le laboratoire, j'obtins l'autorisation de me connecter à l'un des ordinateurs pour réserver un vol jusqu'à Flusselles ; là-bas, un chauffeur viendrait me chercher pour me conduire jusqu'à Mozheim. À dos de l'un de mes Pokémon Oiseaux, j'aurais pu partir immédiatement, d'autant que je sentais qu'un vol à l'air libre m'aurait fait du bien ; mais il fallait aussi transporter ma valise et je ne pouvais imposer ce poids supplémentaire, qui plus est difficile à porter, sur une si longue distance à l'un de mes compagnons. Les funérailles terminées, je ne reviendrais en effet pas sur le site : c'était ma dernière semaine de stage. Mon professeur à l'université, par gentillesse, me le validerait d'ailleurs quand même, invoquant le fait que je l'avais presque entièrement mené à bien. Quant au prix de l'avion, forcément élevé pour un vol le jour-même, ce n'était pas un problème : l'un des avantages de s'appeler Freimann, c'était que, quoi que mes parents pussent penser de mon genre de vie actuel, ils continuaient à me tenir hors risque de tout souci d'argent.

Après une douche rapide pour me débarrasser de la sueur et de la poussière que l'on accumulait forcément en travaillant sur un site de fouille, je bouclai ma valise, réglai mon départ à l'accueil et appelai un taxi qui me conduisit à l'aéroport. J'atterris à Kalos à dix-huit heures passées et, comme prévu, un chauffeur en belle voiture noire m'attendait. Nous arrivâmes à Mozheim aux alentours de vingt-et-une heure et, sans même passer par chez moi, prîmes immédiatement la route du manoir de Louis où toute la famille était déjà réunie pour le début de la veillée funèbre. Oncle Léopold était mort prématurément, mais il avait tout prévu : son cercueil, en acajou massif, l'attendait déjà, il avait exprimé ses dernières volontés sur une lettre officielle et il ne faisait aucun doute que son testament était signé depuis plusieurs années et régulièrement mis à jour chez le notaire. Nul ne savait s'il avait senti la mort venir, mais il semblait un devoir pour un membre d'une ancienne famille aristocratique doublé d'un grand homme d'affaire d'être constamment prêt à tout et en règle, jusque dans le décès.


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Lun 23 Avr - 21:30
Oncle Léopold avait toujours été pour moi une figure à la fois bienveillante et intimidante. Il était l'aîné de trois frères, dont le plus jeune était interné en maison de repos à Batisques, et d'une sœur, morte sans avoir eu d'enfants. Depuis que son père, le vieux patriarche prénommé Louis, comme mon cousin, s'était estimé trop âgé pour conserver la société, il était le patron de l'entreprise familiale, dont la charge devait revenir à son fils aîné lorsque sa propre mort viendrait.

Dans mes souvenirs d'enfance, Oncle Léopold était un homme très grand et très épais, avec un ventre et un torse massifs sous son riche gilet émeraude aux boutons dorés, des vestes et des pantalons toujours gris anthracite, de volumineuses moustaches qui formaient un carré avec sa petite barbe bien taillée et, sous ces sillons blancs et gris de poils soigneusement peignés, un visage joufflu, assez rougeaud, avec un sourire enjoué lorsqu'il nous tenait, Louis et moi, par les bras et nous faisait tournoyer en nous soulevant de terre pour « faire l'avion », comme nous le lui demandions. Il était aussi cette statue imposante, rivée à son fauteuil au fond de son bureau sombre, en contre-jour devant la fenêtre, fumant de gros cigares qui donnaient à la pièce cette odeur si particulière et signant des piles de papiers ou rédigeant des lettres en levant vers nous ses gros sourcils sévères pour nous demander pourquoi nous le dérangions. Moi, qui ne le voyais qu'occasionnellement, lorsque mes parents me déposaient chez Louis, ce qui arrivait quand même très régulièrement, je le trouvais gentil : il s'intéressait à ce que j'aimais et à ce que je voulais faire, il demandait aux domestiques d'être à l'écoute de mes désirs, il avait toujours le mot pour rire, il nous recevait dans son bureau, Louis et moi mais aussi mes sœurs ou Otto, même quand il avait beaucoup de travail, il veillait à s'intéresser un peu à chacun d'entre nous. Cependant, je savais qu'il n'était pas toujours aussi souple à l'égard de ses fils. Louis le trouvait extrêmement sévère. C'était un homme rigoureux, très droit dans ses principes, exigeant envers lui-même comme envers les membres de son entourage vis-à-vis desquels il nourrissait de grandes attentes – ses employés et ses deux fils – et je l'avais plus d'une fois vu réprimander vertement Louis ou Otto, avec une sécheresse de paroles telle qu'il me figeait sur place et me donnait à moi aussi, pourtant simple observatrice, envie de pleurer. Je savais qu'Otto avait très peur de lui ; Louis m'avait d'ailleurs dit qu'il pensait que sa relation avec Oncle Léopold était l'une des raisons pour lesquelles le jeune homme était parti étudier à Unys dès qu'il l'avait pu, après son baccalauréat. Mais Louis non plus n'était pas très à l'aise en présence de son père.

Je l'avais remarqué peu à peu, en grandissant, comme on comprend des non-dits. Lorsqu'ils étaient enfants, Oncle Léopold accordait une grande liberté à ses fils, tout comme il me donnait l'impression de ne porter aucun jugement sur moi et me laissait faire à peu près tout ce que je voulais dans le grand manoir et son parc, tant que je ne perturbais pas sa tranquillité outre mesure, bien sûr. Mais au fur et à mesure que les deux garçons devenaient adolescents, leur père se montrait plus distant avec eux, plus autoritaire. Il leur faisait comprendre qu'il avait certaines attentes précises à leur sujet, le modèle du jeune homme de bonne famille sérieux et respectable, et leur parlait très durement ou de façon méprisante s'ils s'écartaient de ce cadre. Son attitude envers mes sœurs et moi avait aussi changé : il attendait, comme notre père, qu'en tant que Freimann, nous fussions irréprochables, et s'il se montrait très encourageatn à l'égard de ma grande sœur Frederica qui empruntait le chemin de la future bonne mère de famille, également douée et sérieuse et donc potentiellement apte à prendre en main certaines affaires, il ne cachait pas sa désapprobation quant à mon train de vie plus décousu, mon caractère indépendant et mon envie de devenir dresseuse de Pokémon.

« Tu es une jeune fille déterminée, Adeline », m'avait-il dit un jour qu'il m'avait prise seule à seul, « et c'est une très grande qualité lorsque l'on veut atteindre ses buts et devenir quelqu'un qui compte. Mais pourquoi accorder ainsi autant d'importance aux Pokémon ? Ton père m'a dit que tu lui parlais de devenir dresseuse, et que tu exprimais le désir de partir en voyage. C'est très bon, de voyager ; cela permet d'ouvrir l'esprit et d'avoir des idées que l'on n'aurait peut-être pas formées en restant chez soi, quoi qu'il vaille sans doute mieux attendre d'avoir grandi un peu pour en profiter d'une façon plus fructueuse et savoir éviter de se mettre en danger. Mais pourquoi les Pokémon ? As-tu conscience qu'être dresseur est tout sauf une situation convenable pour une personne issue d'une famille comme la nôtre, qui pourrait jeter le discrédit sur ta future descendance, si tant est que l'on parvienne à prolonger la lignée avec une profession si instable qui n'assure aucune sécurité financière ? Bien sûr, il est possible d'accéder à certains postes, tels que champion d'arène, qui sont, me semble-t-il, rémunérés par la Fédération Kalosienne de Dressage et de Coordination de façon régulière ; mais as-tu conscience du fait que gagner sa vie en se livrant à des combats de créatures contre le premier passant venu est extrêmement trivial et indigne d'un membre d'une famille comme la nôtre ? Les Pokémon ne sont que des bêtes, tu ferais mieux de te consacrer à tes études et d'apprendre à connaître ceux que tu seras amenée toute ta vie à côtoyer, les Hommes ! »


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Sam 28 Avr - 23:19
Le chauffeur me déposa au bout de la longue allée pavée où une domestique que je connaissais bien patientait, probablement avertie de mon arrivée imminente. Mais après que je l'eus saluée et que l'on eut déchargé ma valise, je lui demandai « Attendez un instant, s'il vous plaît », et m'éloignai sans plus de formes vers le parc à ma droite. Lohengrin avait déjà compris ce à quoi je pensais : au lieu de continuer à me suivre de la démarche un peu périlleuse que semblent avoir les Lakmécygne sur la terre ferme, il me dépassa soudain de son vol gracieux pour aller se poser, plusieurs dizaines de mètres plus loin, sur la surface du lac qui démarrait ici, en arrière du manoir, et où l'attendait son frère, le Lakmécygne gris de Louis, Perceval.

Salut, Percy ! Je te confie Loh un moment, d'accord ? lançai-je, en souriant, à l'oiseau au plumage unique en parvenant à mon tour près de la rive.

C'était bien entendu une façon de parler : au contraire de Lohengrin, Perceval n'avait jamais vraiment voyagé et si, un jour, les deux Lakmécygne devaient affronter un danger, le mien saurait certainement mieux se défendre que celui de mon cher cousin – qui ne se tiendrait cependant pas en reste, comme j'avais pu le constater les quelques fois où nous les avions entraînés ensemble. Les deux frères étaient en tout cas toujours heureux de se retrouver et Perceval lança son long cri rauque pour m'exprimer son contentement, bientôt imité par Lohengrin. Je leur souris et leur adressai un signe de la main avant de repartir vers Izabel, qui n'était plus en vue de l'endroit où je me trouvais – je lui avais dit de ne m'attendre qu'un instant mais le lac était tout de même un peu éloigné de l'allée, j'espérais qu'elle aurait compris où j'allais.

Elle ne fit aucun commentaire à mon retour et nous entrâmes en silence dans le manoir, tandis que le chauffeur éloignait la voiture et qu'un autre domestique entreprenait transporter ma valise dans la chambre où je logeais à chacun de mes séjours ici. Tous étaient en livrée noire : l'ensemble de la maison était en deuil, la gravité et même la tristesse se peignaient sur les visages, et je me sentis soudain détonner avec mon t-shirt bleu et mon corsaire qui laissaient apparaître le bronzage de mes bras et de mes jambes – j'avais mis des vêtements propres après la douche rapide que j'avais prise juste avant de quitter Johto, mais je n'avais pas eu le temps de laver les deux seules tenues un peu élégantes que j'avais emportées là-bas. Je ne m'étais, de toute façon, rendue aux Ruines d'Alpha avec aucun habit dans ma valise qui convînt pour des obsèques, et comme nous n'étions pas passés par chez moi ni chez mes parents avant de nous rendre au manoir... Mais alors que nous avancions dans le hall et que je m'interrogeais sur la possibilité de trouver ici une autre tenue que je pourrais enfiler avant de rejoindre ma famille, le bruit d'une porte qui se fermait me fit lever la tête ; et je vis apparaître, en haut des escaliers, une tignasse rousse et un visage que je ne connaissais que trop bien... Visage qui s'éclaira dès que sa propriétaire m'aperçut.

Ada !

L'adolescente se mit à descendre les escaliers au pas de course, me faisant presque craindre qu'elle ne tombât, tandis que je m'avançais également vers elle et lui tendais mes bras :

Mishka !

Elle passa la dernière marche et je la serrai contre moi.

Je suis si contente de te revoir !
Moi aussi !

Me résignant enfin à la lâcher après plusieurs secondes d'une profonde étreinte, je l'écartai un peu de moi tout en conservant mes mains sur ses épaules et l'observai. Mishka, ma petite Mishka ! Cela ne faisait que trois semaines que j'étais partie en stage, trois semaines pendant lesquelles elle gardait seule – ç'avait été son choix – l'appartement de Mozheim dans lequel nous habitions toutes les deux, et trois semaines que nous discutions par écrans interposés au moins tous les trois jours, mais j'étais sincère, elle m'avait manqué et j'étais vraiment ravie de la revoir ! Ses yeux bleus toujours lumineux, ses petites fossettes, ses beaux cheveux roux soyeux... Si je m'écoutais, je n'aurais pas cessé de lui répéter combien je la trouvais jolie. Mais elle avait déjà repris la parole, pour me demander :

Tu as fait bon voyage ?
Oui, bien sûr !
Ça n'a pas dû être facile d'aller de Johto à Kalos en une seule après-midi, non ?
Oh, tu sais, en avion, c'est plutôt rapide... Mais j'arrive quand même assez tard.
Mais non, nous t'attendions pour cette heure-ci ! Tout le monde est en haut.
Otto est déjà là ? m'étonnai-je.
Oui, il est arrivé il y a à peu près deux heures.
Ah bon ? Il a fait vite... Mais, même en avion, Johto restait plus éloignée de Kalos que ne l'était Unys ; et Otto était après tout le premier concerné par le décès avec Louis et leur mère, il n'avait donc pas dû perdre une minute pour rentrer chez lui. Penser à Louis et à Otto me faisait inévitablement penser à la tristesse qu'ils devaient ressentir, et je réalisais d'ailleurs que j'avais soigneusement évité d'évoquer Louis jusqu'à présent, mais j'étais en pleine discussion avec Mishka, ce n'était pas précisément le moment pour m'attarder sur mes émotions : j'aurais bien assez de temps pour ce faire lorsque j'aurais rejoint la salle où était organisée la veillée funèbre, à l'étage. Et toi, tu es arrivée vers quelle heure ?
Dix-sept heures. Je n'avais pas cours aujourd'hui, c'est Madame qui m'a prévenue, et ils sont venus me chercher en voiture. J'ai un peu aidé à organiser avec Frederica et Alexie.
D'accord. J'étais agréablement surprise qu'ils aient ainsi pensé à elle ; mais la situation était spéciale pour tout le monde. Et là, qu'est-ce que tu faisais ?
Je sortais simplement pour prendre un peu l'air...

Je hochai la tête à la réponse de Mishka, mais n'ajoutai rien. Cette dernière phrase de sa part me laissait pensive : c'est vrai, si elle était déjà là depuis plus de quatre heures, parmi lesquelles sans doute un bon laps de temps passé dans cette pièce fermée avec le cercueil sur un côté et des gens graves tout autour, dont certains dévastés, il était normal qu'elle ait eu envie de faire une pause un moment... Nous étions là pour des obsèques : depuis que j'avais appris la nouvelle, mon esprit avait encore trop tendance à écarter ce fait de ma conscience immédiate, mais c'était certainement pour moi une façon de me protéger de la vague de tristesse qui ne manquerait pas de m'envahir à un moment ou à un autre, peut-être lorsque j'entrerais dans la fameuse pièce et que je verrais le corps de mon oncle – défunt – ou que je saluerais Louis, qui avait perdu son père. Louis... Pour le moment, j'étais encore loin de réaliser la réalité de ce décès. Nous étions dans la maison du mort ; et pourtant, je n'avais pas l'impression que ce manoir ne fût plus à lui, que sa présence ait déjà commencé à s'estomper. Il me semblait encore pleinement là. C'était sûrement pour cela que je m'attardais ainsi à discuter avec Mishka, outre mon plaisir de la revoir, plutôt que d'aller immédiatement saluer mes proches dans la chambre funèbre. C'était aussi pour cela que les obsèques duraient plusieurs jours, là que résidait l'intérêt de la veillée funéraire : faire le dernier adieu que l'on n'a pas pu prononcer alors que la personne était encore vivante, laisser le temps aux proches de réaliser la mort et leur permettre d'entamer le travail de deuil.


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Dim 29 Avr - 15:02
J'observai à nouveau Mishka des pieds à la tête : elle portait une superbe robe noire, longue, opaque et serrée, bien plus distinguée que la plupart de ses vêtements et avec laquelle je ne l'avais encore jamais vue.

Mais tu es d'une élégance ! m'exclamai-je, admirative.
Ah ! Merci... Oh, mais oui, j'y pense ! Je, euh... Comme je n'étais pas sûre que tu aurais le temps de repasser à l'appartement prendre un vêtement qui convienne, j'ai emmené une de tes robes noires... J'espère que cela ira...
C'est vrai, tu as fait ça ? Mishka, tu es parfaite ! Merci ! Tu me sauves ! Ce n'était pas tant moi que cela aurait gêné de se présenter habillée comme je l'étais à la veillée funèbre que le reste de ma famille, mais la situation demandait quand même un certain respect des convenances pour ne froisser personne, y compris le mort, le premier à y être attaché, et j'étais donc soulagée de ne pas avoir à demander à une domestique si elle n'avait pas une solution de secours pour éviter tout scandale. Comme à son habitude, Mishka rougit un peu :
Ce n'est rien, j'espère que cela conviendra... C'est dans ma chambre... Tu viens avec moi ?
Bien sûr ! Excusez-moi, Izabel, repris-je en me retournant vers la domestique qui patientait toujours à côté de moi, je monterai dans un moment, vous n'êtes pas obligée de m'attendre !

La femme en robe noire s'inclina légèrement en signe d'assentiment, et j'emboîtai sans plus attendre le pas à Mishka. Quand j'entrai dans la pièce derrière l'adolescente, la première chose que je repérai fut la petite boule de poils rose aux longues oreilles qui s'agitait sur le lit, près d'un oreiller.

Lily ! Comment tu vas ?
Chuchhhh !

Reconnaissant ma voix, la Chuchmur s'était retournée et avait bondi vers moi : je posai ma main sur sa tête dans une salutation affectueuse tout en parcourant la pièce du regard. C'était la chambre d'amis la plupart du temps attribuée à Mishka lorsque nous séjournions dans le manoir de nos cousins et elle n'avait donc presque pas changé depuis notre dernier passage ici, bien que ma jeune sœur, toujours réticente à s'imposer, en eût à peine orienté la décoration. Ces draps, ces rideaux, ces meubles et ces bibelot colorés me paraissaient cependant un véritable repos pour l'esprit après le hall sombre où tous étaient vêtus de noir – une accalmie avant mon entrée dans la salle de la veillée funèbre où l'obscurité reprendrait le dessus, puis tous les jours qui suivraient, consacrés aux obsèques. Mishka était en train de fouiller dans le grand sac qu'elle avait posé au pied du lit.

Voilà, fit-elle en en extrayant une masse de tissus noirs. Je suis désolée, euh... elle doit être un peu froissée... je...
Merci ! Mais non, ne t'excuse pas, ce n'est pas grave, ça ira très bien ! Merci beaucoup d'y avoir pensé !

Mishka me tourna le dos pour, apparemment, s'occuper de Lily, tandis que je me plaçais face au miroir afin de me changer. Il me semblait que cela faisait une éternité que je n'avais pas mis cette robe et je n'étais pas certaine qu'elle m'allât encore, mais en réalité, cela faisait déjà plusieurs années que j'avais cessé de grandir – j'avais atteint assez jeune mon mètre soixante-et-onze – et le vêtement tomba étonnamment bien sur mes nouvelles formes. C'était une robe à la fois simple et avec, pourtant, des largeurs de pans de tissus qui me semblaient inutiles : dans l'ensemble, je ne la jugeais pas très harmonieuse et j'aurais sans doute pu trouver mieux chez mes parents, si j'avais eu le temps d'y passer. Mais elle m'évitait au moins de me présenter devant ma famille en t-shirt et en short, et ce serait suffisant.

Eh bien, on dirait qu'elle me va, commentai-je en me retournant vers Mishka pour lui signaler que j'avais terminé.
Ah oui ! Euh... tant mieux...
Tu es mieux habillée que moi ! ajoutai-je en riant un peu, puisque ma sœur s'était relevée et que je pouvais à nouveau admirer la très élégante robe qu'elle portait et la comparer avec la mienne, qui ne s'accordait définitivement plus avec mes goûts actuels.
Ah ! Pardon ! Je suis vraiment désolée ! Ah, mais attends, si tu veux, on peut échanger nos robes ! Il faut juste que je...
Mais non, non, garde la tienne, elle te va très bien ! la tempérai-je immédiatement, d'un ton gentil mais ferme. Et celle que je porte me convient tout à fait, ne t'inquiète pas.

J'aurais pu ajouter que ce n'était pas tant la robe que le problème de tout ce noir, la symbolique du deuil, de ce qui m'attendait là-haut, mais je me limitai à marquer une pause dans le dialogue. Quelle que fût la couleur dans laquelle nous aurions pu nous habiller, mon oncle serait mort, de toute manière, et j'aurais eu à affronter ce décès. Remarquant sans doute que j'avais plongé dans mes pensées, comme elle le remarquait toujours, Mishka aussi avait gardé le silence, conservant seulement ses yeux posés sur moi : lorsque je relevai les miens, ce fut pour croiser son regard.

Et toi, est-ce que ça va ? l'interrogeai-je alors d'un ton soudain attentif – car depuis tout à l'heure que je lui parlais, et alors qu'elle était arrivée au manoir bien avant moi, je réalisais que je ne lui avais pas encore demandé comment, de son côté, elle vivait le décès. Elle hocha la tête.
Ça va, ne t'inquiète pas, fit-elle avec un léger sourire, de ceux qui se veulent rassurants.

J'acquiesçai à mon tour, bien que je fusse toujours préoccupée. Lorsque notre famille rencontrait des bouleversements, Mishka se tenait toujours à l'écart, toujours compatissante, discrète, montrant peu de tristesse, se présentant comme un appui possible pour soulager et réconforter ceux qui se tournaient vers elle. Je l'avais déjà constaté plus d'une fois ; son comportement, ce soir, me confortait encore dans mon impression. Elle était pourtant plus jeune que moi et aurait eu le droit d'exprimer sa tristesse, elle aussi. Mais peut-être la disparition d'Oncle Léopold ne la touchait-elle véritablement que peu ? Après tout, à l'inverse de mes autres sœurs et de moi, elle n'avait pas de souvenir de sa petite enfance en sa compagnie, ayant été adoptée par mes parents alors qu'elle avait déjà six ans. De plus, même ensuite, elle l'avait moins vu que Rica ou moi, que nos parents, même en l'absence d'obligation, déposaient souvent chez nos cousins dont nous étions plus proches en âge que Lexie et Mishka. Ma sœur adoptive avait enfin toujours eu une place un peu à part dans la famille, et je savais ainsi qu'Oncle Léopold, parmi tant d'autres, ne la reconnaissait pas comme étant pleinement une Freimann. Je n'aurais donc pas été étonnée que son décès la frappât moins que moi.

Bon, eh bien... Il est temps que je monte, déclarai-je enfin, après une longue inspiration, en regardant encore dans le miroir. Dans le reflet, je vis Mishka, Lily sur ses genoux, qui acquiesçait et souriait gentiment. Toi, tu restes un peu là ?
Oui... si cela ne te dérange pas ?
Non, tu as raison. Repose-toi.
Bonne chance !

Je la regardai : elle me souriait encore, et je lui rendis son sourire. C'était une formule étrange, un « bonne chance », dans cette situation, mais il me faudrait en tout cas du courage lorsque j'entrerais dans la pièce, et il était sans doute préférable que je fusse seule pour cela. Je quittai la chambre de Mishka, regagnai le hall et montai les escaliers : Izabel avait disparu, tant mieux. J'ignorais si elle comptait m'annoncer. Parvenue devant la porte d'où il me semblait que Mishka était sortie, je me tins quelques instants immobile, rassemblant mes esprits ; je pris une inspiration et, enfin, je l'ouvris.


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Lun 30 Avr - 23:48
Louis était le fils aîné d'Oncle Léopold et c'était donc à son égard que les attentes du père de famille étaient le plus élevées, à son encontre qu'il se montrait le plus sévère. Il était en effet l'« héritier », celui qui, comme son père avant lui, se verrait léguer le manoir familial et surtout... l'entreprise, à la gestion de laquelle Léopold avait initié ses fils dès qu'ils avaient été en âge. Cela faisait peser sur lui une pression dont il ne voulait pas. Ainsi, alors que Léopold laissait Otto, le petit frère, plus ou moins libre de ses loisirs et de qui il fréquentait, il exerçait sur Louis une surveillance constante, apposant son jugement sur la moindre de ses réalisations ou de ses activités et n'hésitant pas à lui interdire ce qu'il jugeait inapproprié. Les punitions étaient aussi extrêmes : alors que j'avais également parfois vu Otto, lors de mes séjours au manoir, en subir quelquefois, Oncle Léopold se montrait beaucoup plus intransigeant envers Louis qu'il lui arrivait d'enfermer dans sa chambre pendant deux jours entiers, chargeant une domestique de lui apporter de maigres repas sans qu'elle ne soit autorisée à lui parler, afin de lui « enseigner la discipline ». Il avait également forcé ses deux fils à entreprendre, après le bac, des études de commerce, toujours dans l'optique de reprendre la charge de l'entreprise familiale lorsqu'il serait devenu trop âgé pour la diriger : Otto ne devait normalement pas être concerné, mais Oncle Léopold mettait un point d'honneur à ce qu'il se voie également dispenser les bases d'une formation au cas où il devait arriver quelque chose à Louis, quoiqu'il montrât clairement – je reconnais avec regret que je n'y prêtais pas vraiment attention, de leur vivant, je n'ai commencé à le réaliser qu'après la mort d'Otto – qu'il ne fondait que très peu d'espoirs sur son cadet, trop dispersé et perturbateur à son goût. Cette décision avait été source de longues disputes et discussions dont j'avais en partie été témoin entre Louis, le premier concerné, et son père, quoique ces « discussions » en fussent le plus souvent réduites à des plaidoiries interminables de la part de mon cousin face à une statue humaine qui lui répétait que non, sa décision était prise, il irait étudier le commerce, il n'avait tout simplement pas le choix car c'était fondamental pour un Freimann destiné à devenir le prochain directeur de l'entreprise – les rares fois où Louis avait osé avancer qu'il ne désirait pas reprendre la société s'étaient soldées par le « Deux jours dans ta chambre, et ferme les rideaux, je ne veux pas te voir aux fenêtres. Ça te fera réfléchir. » Le « compromis » auquel ils étaient finalement arrivés était en faveur d'Oncle Léopold tout en lui donnant l'impression de faire preuve de souplesse envers son fils : Louis ferait ses études de commerce et dans l'école que son père avait choisie, mais en contrepartie, il serait libre de ses loisirs et pourrait ainsi, comme il le souhaitait, se consacrer à son violon ou à la peinture, activités qu'Oncle Léopold jugeait de peu d'intérêt. Lorsque, quelques années plus tard, ç'avait été au tour d'Otto d'entamer ses études supérieures, il avait lui aussi dû suivre la même filière que son frère ; cependant, lui avait eu le choix de sa spécialité, et il avait même pu obtenir l'accord de son père pour partir à l'étranger, passé la première année, à Unys, dans une école certes rattachée à son école d'origine, mais publique, et se libérant ainsi – tout du moins pour un temps – de l'emprise que la famille avait, à Kalos, sur lui.

J'avais suivi cette évolution des rapport entre le père et le fils de ma position un peu éloignée, à la fois proche et en retrait ; j'avais serré les dents pour Louis et j'avais souffert pour – et avec – lui. Le commerce était une discipline entièrement étrangère à la nature de mon cousin, si doux et rêveur, artiste dans l'âme et qui percevait la beauté et l'émotion que peut procurer chaque objet bien avant de s'intéresser à son prix ou à la question de si oui ou non il était rentable. Je savais que devoir décider de licencier tels employés parce que l'entreprise traversait des difficultés, accepter telle proposition et donc refuser les dix autres ou accorder une promotion à celui-ci et par conséquent se mettre à dos pour toujours celui-là aurait été une torture pour lui, l'aurait gâté à jamais – ou plutôt, c'était ainsi que je voyais les choses, ainsi que je voyais Louis, comme mon cher cousin préféré, un peu plus grand et plus mature que moi, si bon, si doué, mais aussi fragile, à préserver. Certaines scènes de mon enfance me montraient ce qui unissait le père et son fils : tous deux passionnés de nature et de sorties en forêt, en toutes saisons et par tout temps, grand soleil, pluie, neige ou tempête, de jour comme de nuit, tous deux plus à l'aise dans leur manoir de basse montagne que lorsqu'il fallait séjourner en ville ou, pire que tout, paraître à la capitale, tous deux peut-être entourés d'une grande société, mais ayant en réalité peu d'amis proches, tous deux responsables, sérieux et réfléchis, accordant plus d'importance à être honnêtes avec eux-mêmes qu'à se faire entièrement comprendre des autres... Louis me paraissait ressembler bien plus à Oncle Léopold qu'à sa mère, ma Tante Sophie, une femme pâle et silencieuse qui m'avait toujours donné l'impression d'être trop effacée pour cette famille, bien que son mari se montrât tendre avec elle. Mais au fur et à mesure que nous grandissions, je m'étais peu à peu mise à trouver qu'il n'y avait pas plus différent de Louis que son père.

Mon regard était biaisé, cependant, par le fait que j'adorais Louis, et que je m'opposais donc à tout ce qui pouvait faire son malheur. Un autre des points qui me déplaisaient dans l'intransigeance dont faisait preuve son père à son égard me concernait directement : Oncle Léopold désapprouvait en effet l'extrême proximité que mon cousin et moi avions nouée au fil des années. Enfant, déjà, dès que j'avais été en âge de parler et marcher et que mes parents me laissaient, avec ma grande sœur, chez ma tante et mon oncle lorsque leur travail les obligeait à s'absenter, je demandais – d'après ce que l'on m'avait rapporté – à jouer avec mon cousin, bien qu'il eût quelques années de plus que moi. Nous étions rapidement devenus très complices et, par la suite, notre entente ne s'était jamais étiolée ; elle s'était même largement renforcée, lorsque nous nous étions mis à grandir. Mais notre entourage n'avait jamais vu d'un très bon œil cette trop grande promiscuité entre deux cousins. Que nous éprouvions de la sympathie l'un pour l'autre, soit ; que nous soyons amis, voire même meilleurs amis, pourquoi pas. Mais son père avait un jour dit à Louis que s'il éprouvait quoi que ce soit de particulier pour moi, il devait immédiatement me bannir de son entourage, que j'appartienne à notre famille ou non, et se repentir de son sentiment mille fois. Et que quoi qu'il lui dise, nous devions impérativement arrêter de nous comporter comme nous le faisions en public : nous n'étions plus des enfants et nous étions cousins, et non pas fiancés. Nous devions conserver entre nous une distance raisonnable.

Je n'avais pourtant pas l'impression que nous montrions quoi que ce soit devant les autres : Louis était toujours extrêmement gêné même que je lui prenne la main devant des membres de notre famille, ce qui, je le reconnais, ne m'empêchait pas de le faire, et lorsque je le voyais sourire, je songeais que j'avais bien fait de persévérer. Mais le regard critique de son père, qui ne faisait, en réalité, que traduire celui de toute la société autour de nous, jouait une grande part dans la culpabilité dont il se sentait chargé en raison des sentiments qui l'unissaient à moi.

Car quelle que soit la réprobation que nous pourrions subir de la part de notre famille, de notre entourage, de la société, du monde entier, j'étais sûre d'une chose : j'aimais Louis. De tout ce dont était composée ma vie, cet amour était le plus important pour moi. Et je savais très bien que Louis m'aimait aussi.


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Dim 13 Mai - 0:04
J'ouvris la porte d'un geste lent et sans frapper.

La pièce m'apparut sombre, seulement éclairée de lueurs incertaines. Aucune clarté ne parvenait du dehors, de lourds rideaux ayant été presque entièrement tirés sur les fenêtres à travers les interstices desquelles se distinguait un ciel déjà presque nocturne à cette heure tardive ; les deux lampadaires qui avaient été allumés, de style ancien, ne diffusaient qu'un halo jaune tamisé, et les quelques cierges qui brûlaient autour du cercueil ajoutaient plus d'ombres que de lumière à l'ensemble. Ma tante Sophie et ses deux fils, Louis et Otto, se tenaient debout, alignés, juste en face de la porte, devant le cercueil et le petit autel qui occupaient presque tout un côté de la pièce. Tandis que ces trois proches du défunt demeuraient immobile et silencieux, dignes veilleurs du corps qui accueillaient tous les nouveaux arrivants dans la pièce, prêts à recueillir les paroles de condéalances, d'autres membres de la famille, amis ou connaissances conversaient à ma droite, réunis en petits groupes et provoquant ensemble un brouhaha bas mais sonore ; mais je conservai d'abord mes yeux fiixés sur la veuve et ses deux enfants.

Tous trois avaient l'air grave, les yeux rougis, les traits à la fois tirés et troublés, comme partagés entre l'étonnement et une tristesse inextinguible contre laquelle il fallait lutter ; bien sûr, ce fut le regard de Louis que je croisai d'abord, l'ayant cherché dès que j'eus ouvert la porte et lui ayant levé la tête vers moi, et dans ses yeux qui s'agrandirent lorsqu'ils se posèrent sur moi, je vis l'expression d'un profond désarroi tel que je n'en avais peut-être jamais rencontré. Je ressentis moi-même comme un coup au cœur en entrant dans la pièce – en voyant le cercueil, les cierges, les regards chargés de tristesse, en pénétrant cette atmosphère de lourde obscurité – ç'avait été mon oncle, quelqu'un que j'avais apprécié et en présence de qui j'avais passé de nombreuses journées de ma vie. Évidemment que sa mort me touchait.

Je m'avançai droit vers ma tante, debout face à l'entrée devant la tête du cercueil. Elle était maigre et plus petite de taille que moi et, en cet instant, elle me paraissait extrêmement fragile. On voyait à ses yeux et à ses traits fatigués qu'elle avait beaucoup pleuré et de nouvelles larmes semblaient à tout instant sur le point de jaillir, mais ce fut aussi avec un air étrangement hébété qu'elle me regarda approcher. « Ma tante... » Je n'hésitai qu'un instant : devant l'impression d'infini abandon qui semblait se dégager d'elle, je la pressai doucement contre moi. En de telles circonstances, le fait d'avoir été proches ou non n'avait plus de sens : tout ce qui importait, c'était de montrer que l'on partageait la même douleur. « Mes plus sincères condoléances. » Dans mes bras, Tante Sophie tremblait un peu et elle hocha la tête à plusieurs reprises, par de petits mouvements brusques et comme spasmodiques. Lorsque nous nous écartâmes l'une de l'autre et qu'elle me tint devant elle, je crus d'abord qu'elle allait me dire quelque chose, mais après avoir agité les lèvres dans le vide, elle acquiesça de nouveau : c'était sa façon de me remercier, car ses yeux étaient de nouveau humides et peut-être se serait-elle remise à pleurer si elle avait pu émettre un son. Je hochai la tête à mon tour, un air d'affliction partagée toujours sur le visage ; puis je me déplaçai à sa gauche, devant Louis.

Lui posait sur moi un regard direct, sans trembler, très droit dans son costume d'un noir d'ébène qui le faisait paraître plus grand encore qu'il ne l'était, les yeux plus ouverts que de nature, derrière ses fines lunettes. Un regard égaré, comme s'il attendait quelque chose de moi – mais quoi ? Quel réconfort ? Me tenir devant lui, lire dans ses yeux, sur son visage, dans sa façon raide de se tenir une émotion semblable me chamboula plus que je ne l'avais été depuis l'annonce du décès. C'était comme un abîme que je voyais en lui, et je ne pouvais rien faire – quels que fussent mes efforts, je ne pourrais rien faire pour le combler ! Mais ce n'était rien – je ne le savais pas encore, mais ce n'était rien par rapport à ce que je percevrais en lui à la mort d'Otto, dix mois plus tard. Pour l'heure, il était en proie à la tristesse naturelle d'un fils qui a perdu son père – un fils qui n'a sans doute pas pu lui dire tout ce qu'il aurait voulu lui dire avant sa mort trop subite, un fils qui était en désaccord avec lui sur de nombreux points et qui n'a pas eu l'occasion de s'expliquer, ni de s'excuser, un fils aîné, également, sur les épaules duquel venaient de s'abattre, avec ce décès, la charge de l'entreprise familiale dont son père était le dirigeant et qu'il avait depuis sa naissance choisi de lui léguer malgré les refus que Louis avait plusieurs fois tentés, ainsi que le poids du nom Freimann, dont il était l'héritier. Sans doute était-ce pour toutes ces raisons réunies que Louis arborait un air si perdu lorsqu'il leva les yeux vers moi, sachant que je le comprendrais, mais je me sentais presque impuissante. J'aurais voulu lui apporter tout le réconfort du monde ; mais même ce réconfort-là ne pourrait effectuer son deuil à sa place, et dans cette pièce, le soir même de la mort, devant le corps du défunt, je ne pouvais que m'en tenir devant lui à la brève expression des condoléances d'usage.

Je pris ses deux mains dans les miennes et les pressai tout en le regardant de face. Je ne savais pas encore ce que je voulais lui dire : j'avais l'impression qu'il savait que je partageais sa douleur, qu'il savait que j'aurais aimé être avec lui dès l'annonce de la nouvelle, qu'il savait que j'aurais voulu le soulager d'une partie de sa tension, mais que je ne le pouvais pas, pas pour le moment, que les mots étaient inutiles entre nous, en tout cas ces mots de convention. Et pourtant, peut-être qu'une parole, un geste, déjà, aurait pu lui apporter un peu de réconfort. Ma plus grande envie – le geste qui me venait instinctivement – aurait été de le prendre dans mes bras, mais je me retenais de peur que cela ne parût pas convenable – je ne voulais heurter personne, à commencer par le défunt et par Louis lui-même qui devait respecter sa mémoire. Mais je réalisai que je venais d'embrasser Tante Sophie : alors, je devais aussi pouvoir étreindre Louis, un peu. Pour un geste sincère de réconfort.

Cela me fit du bien de le sentir contre moi et, je crois, à lui aussi. Pendant quelques secondes, je respirai à nouveau. Mon visage contre le sien, après un bref silence, je murmurai :

J'aurais aimé arriver plus tôt.
Merci d'être venue. Mais non, tu as fait vite...
Je resterai au manoir. Fais-moi signe si tu as besoin de moi...
Je crois avoir beaucoup à faire. Merci...

Nous avions parlé vite et à voix basse pour ne pas rester enlacés trop longtemps et, peu après son dernier mot, je m'écartai de lui et repris ses mains dans les miennes. Je les serrai un moment, le regardant avec intensité, tentant de lui transmettre en fixant simplement ses yeux tout le réconfort que je pouvais. Enfin, je me forçai à lâcher ses mains et me déplaçai devant Otto.


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Mar 5 Juin - 20:18
Le frère cadet de Louis n'avait qu'un an de plus que moi et deux de moins que son aîné, mais nous n'avions jamais été proches. Depuis deux ans maintenant, il était parti étudier à Unys, si bien que même lorsque je revenais au manoir, il était généralement absent : cela faisait donc longtemps que je ne l'avais pas vu. Il était plus petit que Louis et avec des traits plus minces et pointus, se rapprochant en cela de sa mère ; il ressemblait beaucoup à son frère dans sa physionomie générale, mais tout chez lui paraissait plus sec et nerveux. De ce que je le connaissais, il semblait pourtant d'un naturel réservé et gentil ; mais Louis me disait qu'il éclatait parfois dans de violentes colères, dirigées contre rien de précis et – peut-être influencée par ce regard – je sentais moi-même en lui quelque chose d'instable, si bien que je n'avais jamais cherché à me rapprocher de lui plus que cela. Mishka, qui l'appréciait, me dirait qu'il souffrait surtout d'un profond manque de confiance en lui, et je ne saurais dire qui, en premier – de lui-même ou de nous – l'avait mis à l'écart.

Otto était particulièrement pâle. Il tremblait légèrement et il avait, bien sûr, levé ses yeux sombres vers moi, mais, contrairement à ceux de Louis, j'étais incapable de déchiffrer les émotions que ceux-ci transmettaient. J'étais sincèrement compatissante, cependant, et, après avoir hésité un instant sur la façon de me comporter avec lui, je décidai de l'embrasser également, puisque j'avais étreint son frère et sa mère.

Je te présente toutes mes condoléances, Otto... Bon courage à vous pour surmonter cette épreuve.

J'effleurai également sa main, l'une de ses mains grandes, minces, belles, qui me mettaient mal à l'aise parce que – je l'avais plusieurs fois remarqué – elles ressemblaient trop à celles de Louis. Il inclina la tête et me dit simplement : « Merci, Adeline. » Comme ma grande sœur, il m'avait toujours appelée par mon nom complet. J'acquiesçai à mon tour et, sans plus m'attarder, je passai enfin à sa gauche où se trouvait le pied du cercueil.

Cela ne faisait pas deux mois que j'avais vu pour la dernière fois Oncle Léopold, et pourtant, j'eus un choc en découvrant son corps dans le cercueil ouvert. J'avais perdu ma grand-mère paternelle lorsque j'étais enfant, et je me souvenais que la vision du visage émacié et figé dans l'imposante boîte sombre m'avait déjà remuée ; mais ma grand-mère était alors très âgée et s'était affaiblie progressivement au fil des années et des mois qui avaient précédé son trépas. Nous l'avions vue maigrir, diminuer, cesser peu à peu de pouvoir bouger jusqu'à ce qu'un après-midi, elle s'endormît pour une sieste dont elle ne se réveilla pas. Aucune évolution de ce genre ne m'avait en revanche péparée, ne nous avait préparés, à la mort d'Oncle Léopold. Oncle Léopold était encore relativement jeune – cinquante-neuf ans – ; c'était un père, non un grand-père. J'avais eu des échos, par le biais de mes propres parents, des quelques problèmes de santé dont il avait souffert, ces dernières années, et j'avais également un peu échangé à ce sujet avec Louis ; mais je ne croyais pas que ce fût rien de grave. À chaque fois que je voyais mon oncle, je lui trouvais l'air admirablement en forme : toujours aussi actif, imposant tant par son physique que par sa voix et ses manières, Oncle Léopold me faisait l'effet d'un monument immortel tant je n'imaginais pas que sa solidité, qui ne se permettait jamais aucun assouplissement, dût malgré tout rompre un jour. La dernière fois que j'avais rendu visite à mon cousin chez lui, encore, nous étions parti pour une randonnée en montagne d'une journée durant laquelle il nous avait fallu marcher plusieurs heures et parfois même escalader – c'était un type de sortie habituel à nous trois lorsque mon oncle voulait me parler – et il n'avait fait montre d'aucun signe, même minime, de faiblesse – tout du moins, aucun que j'eusse remarqué. Et pourtant, ce matin même, il s'était écroulé sous le choc d'une attaque cardiaque et, bien qu'amené en urgence à l'hôpital, n'avait pu être ranimé ; nul ne savait s'il avait souffert de signes précurseurs les jours qui avaient précédé, car il semblait qu'il n'en eût pas parlé. Il avait suffi d'une seule fulgurante attaque cardiaque pour terrasser ce fier père de famille et grand patron d'entreprise qui s'était si longtemps dressé à la tête des Freimann sans jamais plier – et qui, brusquement, devait chuter, disparaissant avant son propre père, laissant une veuve, deux enfants et l'immense masse de ses employés dans la stupeur hébétée que l'on ressent face à une catastrophe à laquelle on ne s'attendait pas et qui transformera, on le devine à peine, tout l'ordre du monde que l'on connaissait.

Et Oncle Léopold me paraissait amaigri et vieux – si amaigri, si vieux – dans ce cercueil où il reposait. Il avait été habillé de l'un de ses plus élégants costumes vert émeraude aux motifs riches et discrets, non le plus sobre ni le plus classique, mais celui, sans doute, avec lequel on le reconnaissait ; ses mains étaient gantées le blanc, comme lors des sorties officielles, un attribut peut-être également choisi lors de la toilette pour cacher un vieillissement subit, et portaient leurs bagues ordinaires, dont, naturellement, l'alliance qui ornait l'annulaire depuis bientôt trente-et-une années. Elles étaient posées sur le pommeau délicatement sculpté de la canne dont il aimait s'accompagnait lorsqu'il paraissait en public, non qu'elle donnât l'impression qu'il avait besoin d'un appui pour se soutenir, mais qu'elle accrût au contraire encore l'impression de force et d'infaillibilité qu'il dégageait : enterrée dans le cercueil avec lui, cette canne accompagnerait son âme pour son dernier voyage, comme un rappel du prestige qui était le sien ici-bas.

Mais ce fut son visage qui me frappa lorsque je posai les yeux sur lui. Très amaigri et creusé, il ne ressemblait en rien au visage d'Oncle Léopold tel que je le connaissais : je retrouvais pourtant sans l'ombre d'un doute ses différents traits, la carrure du menton, la droiture du nez, l'épaisseur des sourcils, mais toute la chair qui accordait autrefois son épaisseur à ce visage expressif et fier semblait avoir fondu sur ses os. La peau, qui était encore bien tendue et brillante la dernière fois que j'avais vu l'homme en vie, semblait à présent aussi parcheminée que s'il avait eu non cinquante-neuf ans, mais soixante-dix, et le discret maquillage que l'employé des pompes funèbres lui avait appliqué lors de la toilette mortuaire la faisait apparaître aussi mate que si elle était de pierre ; elle était enfin devenue d'une couleur presque grisâtre, quand je ne connaissais Oncle Léopold, amateur de bonne chair et de sorties au grand air lors de ses temps de congé, que le teint épanoui et coloré. Allongé dans cette boîte rectangulaire, malgré la petite estrade sur laquelle elle avait été posée pour le temps de la veillée, l'homme à l'aspect si drastiquement vieilli et figé me paraissait enfin étonnamment petit : j'avais peine à retrouver le père d'Otto et Louis qui nous impressionnait tant.

Je me signai et prononçai mentalement quelques mots pour lui à l'attention d'Arceus. Ensuite, je m'inclinai afin d'allumer un cierge et, le disposant autour du cercueil avec ceux qui brûlaient déjà, ce fut cette fois à son adresse que je formulai quelques phrases d'adieu. Merci d'avoir veillé sur Louis et sur Otto jusqu'à ce qu'ils deviennent adultes... Merci d'avoir veillé sur l'ensemble de notre famille. Cet homme que nul ne s'attendait à voir partir si vite... Et à qui j'avais posé bien des soucis depuis mon enfance. Pardon de ne pas être, par bien des côtés, la nièce que vous espériez... Mais je vous appréciais, mon oncle. Vous nous manquerez beaucoup. Je pouvais m'excuser de ne pas correspondre à ses attentes, mais non d'être celle que j'étais, car j'avais toujours pris mes décisions en mon âme et conscience et je n'avais pas l'intention de changer. Pas plus que je n'avais l'intention de changer ma façon d'être avec Louis, bien que je susse ce qu'Oncle Léopold en pensait. Soyez certain que mes sœurs et moi serons aux côtés de vos fils pour surmonter cette épreuve. J'espérais de tout cœur qu'un jour, son âme comprendrait ; je ne lui souhaitais en tout cas que du bien.

Reposez en paix.


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